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Le rêve de Napoléan III était de faire de l'Algérie la base de son "royaume arabe"

Comment la France coloniale arabisa les chaouis

L’empereur  Napoléon III confia un jour à Bismarck son rêve de faire de la méditerranée « un lac français ». Ce dessein se concrétisa lorsqu’il a soutenu la Compagnie universelle de Suez en 1859, contre l’Angleterre et la Turquie  et en 1860 lorsqu’il envoya  une expédition contre les Druzes au secours des chrétiens du Mont-Liban et de Damas. Il découvrit, écrit l’historien  Daniel Rivet, que, d’Alger à Bagdad, quinze millions d'”Arabes” vivent sous le joug ottoman : il y a là une nationalité potentielle dont il pourrait hâter la formation.
En 1861, il confie  à Pélissier, un de ses proches : «l’Algérie a dévié de sa voie naturelle du jour où on l’a appelée une colonie … parce que notre possession d’Afrique n’est pas une colonie ordinaire, mais un royaume arabe » [1].


Les bureaux arabes

Pour concrétiser son rêve , Napoléon III créa les Bureaux arabes en 1844.  Ces dernier sont composés d’officiers, secondés par des médecins, des khodja (secrétaires algériens) et des chaouchs (plantons), et épaulés par des pelotons de spahis à cheval et de supplétifs à pied. Leur mission est d’abord de renseignement : “Avoir, pour ainsi dire, la main sur le pouls des tribus” (note du ministère de la Guerre, 1857).
Mais le rôle principal de ces bureaux arabes fut l’application des dispositions des deux sénatus-consultes. Le premier fut promulgué le 22 avril 1863 et le deuxième  le 14 juillet 1865. Le sénatus-consulte  stipule, en plus de  l’établissement de la propriété individuelle  et la délimitation des biens des tribus, l’introduction du droit musulman  chez des populations dont la vie en société a été régie jusqu’ au là par le droit coutumier berbère et ses Tajmaɛt.
En 1920, Henri BASSET, écrit que ces qanouns  étaient suivies, dans l’Aurès  il y a un demi-siècle encore, et « c’est l’administration française qui, par le malheureux sénatus-consulte de 1865, a imposé le droit musulman aux Aurasiens » [2].
Emile MASQUERAY décrit mieux l’impact  qu’a eu  l’application du sénatus-consulte sur l’organisation sociale des chaouis :

« La conquête française modifia l’organisation barbare de l’Aourâs tout entier, par secousses et sans règles fixes. On réunit des groupes autrefois hostiles pour composer les Amâmra ou les Aoulâd-‘Abdi actuels ; d’autre part, on laissa subsister sans y rien changer d’anciennes oppositions en quelque sorte nationales, les Aoulâd-Daoud, les Ou-Djâna, les Beni-Bou-Slîmân. On désira donner une loi aux Aurasiens, et la loi qu’on choisit fut précisément la loi musulmane dont ils s’étaient défaits : c’est bien nous, en effet, qui leur avons imposé des qâdis en 1866.

« Quand on voulut se mettre en relations suivies avec eux, on ne leur parla que la langue religieuse du Qor’ân, au lieu de leur parler leur langue indigène. Ils avaient de petits saints locaux inoffensifs à la façon des saints d’Espagne ou d’Italie : on s’en effraya, on leur fit la guerre, et, centralisant ainsi par ignorance à notre grand détriment, on poussa leurs dévots vers les confréries des Khouân. Il ne serait pas excessif de dire que nous avons islamisé l’Aourâs.

«En outre, on ne s’occupa, faute d’argent, ni d’y tracer des routes, ni d’y créer des marchés et des écoles, ce puissant instrument de civilisation » [3].

 
« La France nous a Bénis »
Lorsque les  bureaux arabes entreprirent de délimiter les territoires des tribus et créer les douars,  ils ont  tout simplement ignoré l’onomastique  locale. A l’aide des Khoudja , ces lettrés arabophones qui ont déjà servi les bey de Constantine ,  les bureaux arabes modifièrent presque la totalité de la toponymie chaouie .
Dans l’onomastique chaouie le mot Aïth évoque la notion de la filiation ou l’appartenance. Il signifie « les enfants de … » ou «  originaires de …. ». Les bureaux arabes en firent Ouled ou Béni, ainsi , les  Aïth Daoud devinrent les Ouled Daoud, les Aïth Bomuslimane , des Beni Bouslimane etc.
Le masculin singulier de Aïth est U ou Ug (lorsque le mot qui le suit commence par une voyelle). Il devint « Ben » : Ug Zelmadh est devenu Ben Zelmat. La forme féminine de  U\Ug est « Ult » . On en fit «Bent ».

Le rouleau compresseur de l’arabisation n’épargna point la toponymie.  Pour établir les premières cartes militaires, les officiers géomètres remplacèrent par des termes arabes tous les mots chaouis .
 Ghil devient Draa, Imi/Foum , Akhannaq/Khengat , p. ex. Thakhannaqeth devient Khengat sidi nadji ,  Adhrar/Djebel , ighzar ou Suf/ Oued , ainsi ighzar amellal est devenu Oued Labiod , et Ighzar amoqran : Oued El Arabe ! (sic). Le mot Thizi a été remplacé partout par un terme équivoque Thenia ( théniat)  , ainsi Thizi n lɛabadh est devenu Théniat el Abad .
Les bureaux arabes ont sévit également dans le reste de l’Algérie, et nous ont laissé Beni Yenni, Beni Douala, Beni M’likeche en Kabylie. Héritage que le fondateur de l’académie berbère, Mohand Arab Bessaoud, moqua  avec cette boutade : « La France nous a Beni ! ».

Les travaux des bureaux arabes n’ont jamais été contesté, mieux, l’administration coloniale  ainsi que les scientifiques français ont repris cette terminologie pour la  léguer au jeune État algérien. Lequel, poussé par l’idéologie baâthiste adopté au lendemain de l’indépendance, poursuivra cette politique d’arabisation et de déformation de l’onomastique amazighe.

Jugurtha Hanachi

Note :

[1] Daniel Rivet, Le rêve arabe de Napoléon III, paru dans le n°140 de la revue L’Histoire de janvier 1991.
[2] Henri BASSET, Essai sur la Littérature des berbères.
[3] Emile MASQUERAY, Note concernant les Aoulad-Daoud du mont Aurès (Aourâs).
[4] Mohand Arab Bessaoud, Des Petites Gens pour une grande cause. L’histoire de l’Académie berbère (2000).

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