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Le chantier de COSIDER qui risque de détruire le sous-sol archéologique du site

Lambaesis (Lambèse-Tazoult) ou le mépris de la loi sur le Patrimoine

Après avoir attendu, en vain, pendant une année une réponse à ses courriers au directeur de l’Office de Gestion des Biens Classés, au wali de Batna et au ministre de la culture, l’association locale Archéologie des Aurès lance en janvier 2016 sur Facebook une alerte relative à de graves atteintes à l’intégrité du célèbre site archéologique algérien de Lambaesis (Lambèse-Tazoult).
A l’angle nord-ouest du « Grand camp » de la IIIe Légion Auguste, site classé monument historique depuis 1900 et donc sous la protection de l’Etat, l’entreprise de BTPH Cosider a installé, il y a une dizaine d’années, engins lourds et base-vie où le sol a été creusé pour loger une bâche à eau. Des travaux autoroutiers sont également menés par cette entreprise au nord de la ville sans aucun contrôle archéologique. Lambaesis assiste, impuissante, à l’inexorable destruction de son riche sous-sol archéologique.

localisation du site

Au pied du versant nord de l’Aurès, cette barrière naturelle entre les terres fertiles et le Sahara, en des lieux déjà habités, à en juger par le toponyme berbère latinisé, la présence d’un vaste ensemble funéraire protohistorique non loin et des niveaux préromains ici ou là, Rome installa la forteresse de Lambaesis. Après un premier camp, en 81, la IIIe Légion disposa, entre 115 et 120, du Grand Camp (420m sur 500), puis d’un troisième, à l’ouest, en 128. Un amphithéâtre, terrain d’entraînement pour les légionnaires, a pu accueillir également des civils. Deux voies partaient, l’une vers Thamugadi après être passée sous l’arc de Commode, la seconde (uia septimiana), après l’arc de Septime Sévère et les thermes dits « du légat », vers la ville haute habitée par les dieux romains, africains et orientaux. Les traces du christianisme sont rares. Une agglomération civile s’est développée dans l’antiquité autour du camp primitif, puis près du Grand Camp, sous l’aile de la légion à qui elle dut ses thermes, l’essentiel de ses aqueducs, et son septizonium, (fontaine monumentale et répartiteur des eaux). Trois groupes de nécropoles ont été identifiés au nord et à l’ouest. Colonie seulement vers 283-284, capitale de la Numidie militaire, Lambaesis a ensuite décliné au point de ne disposer que d’un fortin à l’époque byzantine.

La décision du pouvoir colonial français, le 31 janvier 1850, d’envoyer en Algérie 450 “insurgés” fut l’arrêt de mort d’un des plus grands sites archéologiques romains de la Méditerranée. Un pénitencier fut, en effet, construit à Lambèse au-dessus du 1/3 du «Grand camp» et grâce aux « matériaux » antiques à portée de main malgré les protestations des savants. G. Wilmanns, envoyé en 1875 en Algérie par l’Académie de Berlin: « Dans toute l’Algérie, les ruines des anciennes villes disparaissent avec une surprenante rapidité et on ne fait presque rien pour protéger même les restes les plus importants de l’activité » (Die Römische Lagerstadt Afrikas, Commentationes philologae in honorem Theodori Mommseni, Berlin, 1877, p. 191).

Recouverts par les herbes folles, grignotés par les constructions illicites, menacés de disparition à long terme par une «rurbanisation» effrénée, les monuments romains de Lambèse, pourtant classés «Monuments Historiques» depuis plus d’un siècle, ne bénéficient aujourd’hui d’aucun soin ni même de la protection juridique qui leur est due. Lorsqu’il arrive, miraculeusement, comme dans le cas des constructions illicites de l’OFLA, que la justice se prononce en faveur du Patrimoine, le jugement n’est pas exécuté ! Quant au musée, une vieille bâtisse coloniale qui a réussi à préserver une précieuse collection, il risque de s’écrouler d’un jour à l’autre sur ses œuvres.

Le petit village colonial, créé en 1862, promu, en 1869, commune de plein exercice, a enfanté la bourgade tentaculaire qui menace aujourd’hui d’effacer Lambaesis. Seules nos incantations….

Nacéra Benseddik

Bibliographie de N. Benseddik relative à Lambaesis :

  • L’Asclépieium de Lambèse et le culte d’Esculape en Numidie, Colloquium on «North Africa from Antiquity to Islam», Bristol, 1994 [1995], p. 16-23.
  • Lambèse : l’archéologie de bulldozer, ZPE, 135, 2001, p. 287-295.
  • Lambaesis : un camp, un sanctuaire. Et la ville?, VIIIe Colloque International sur L’Histoire et l’Archéologie de l’Afrique du Nord, Tabarka, mai 2000, Tunis, 2003, p. 165-179.
  • Lambaesis : des soldats et des dieux, Dossiers de l’Archéologie, sept. 2003.
  • «L’Asclépieium de Lambèse : Esculape, Hygie, Jupiter…. et le légat de la IIIe Légion Auguste», in Lieux de cultes : Aires votives, temples, églises, mosquées, Actes du IXe colloque intern. Sur l’histoire et l’archéologie de l’Afrique du Nord antique et médiévale (Tripoli 2005), Paris 2008, p. 119-128.
  • Lambaesis-Lambèse-Tazoult. Grandeur et décadences, Hommage à K. F. Kadra, CNRA, Alger 2014, p. 111-119.
  • Les dieux ont abandonné Lambaesis, Archeologia, n°546, septembre 2016.

    Article paru en premier lieu sur Le Matin
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