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L’Aurès au VI siècle note sur le récit de Procope

A l’arrivée des Byzantins, une lumière inhabituelle est brusquement projetée sur les provinces africaines de l’empire romain. Nous ne sommes pas accoutumés, pour les périodes antérieures, à des sources littéraires aussi importantes que les textes de Procope 1 ou de Corippe 2. L’intérêt en particulier de la relation de Procope dépasse largement l’histoire des épisodes de la « reconquête » byzantine dont il fut le chroniqueur. Il faudrait beaucoup d’audace pour prétendre apporter en ce domaine quelque chose de nouveau, après les savantes dissertations dont ces textes ont fourni la matière 3. Notre propos est plus simplement de proposer une nouvelle lecture, ou, si l’on préfère, une lecture différemment orientée de l’historien byzantin quand il parle de la Numidie méridionale et plus précisément de l’Aurès : il s’agit de retrouver ce qui, dans le texte de l’historien grec, infirme aussi bien ses propres conclusions que celles des historiens modernes sur l’incapacité des Maures à concevoir et à entretenir un dessein politique face au projet byzantin de restaurer l’ordre impérial 4.

C’est dans la Guerre vandale que pour la première fois dans la littérature gréco-latine l’Aurès (Αυρά- σιον ορός) fait son apparition 5. Pour être tardive, cette entrée en scène n’en est que plus remarquée et, dans la suite des événements, la montagne et ceux qui la peuplent prennent une personnalité et un relief tels qu’il a paru intéressant de tenter, sur quelques points précis, une analyse du discours de Procope. On objectera qu’il n’a sans doute jamais mis les pieds dans l’Aurès et qu’il écrit d’après des renseignements de seconde main, qu’il est un « nouveau débarqué » en terre africaine et connaît bien mal le pays. J. Desanges a d’autre part insisté sur l’aspect littéraire de la description de l’Aurès, « qui traduit quelque complaisance pour le thème du paradis secret enclos dans une montagne magique ». Sans doute, mais ce ne sont pas des facteurs forcément défavorables à notre projet. Il se pourrait même qu’en revêtant, jusqu’à la carricature parfois, la montagne d’un caractère mythique, ils aident à mieux appréhender les réalités que percevaient les Byzantins, et qu’ils s’efforçaient d’intégrer à un système explicatif, à leur point de vue, rationnel.

La géographie, et l’histoire « pré-byzantine» de l’Afrique selon Procope, sont un peu embrouillées. Elles manquent souvent de définitions précises. Prenons un exemple : pour lui, comme pour la plupart des géographes antiques, la Libye c’est la totalité du territoire africain 6, mais parfois le terme désigne seulement la partie septentrionale du continent 7. Le mot prend un sens encore plus restrictif lorsqu’il désigne le territoire occupé par les Byzantins distingué des régions voisines 8. Selon Procope toujours, la totalité de la Libye a été occupée par des Maures (Μαυρούσιοι), peuple originaire d’Asie mineure que les Romains ont repoussé aux frontières habitées de la Libye 9. Mais, à l’occasion du désordre provoqué par l’invasion vandale, les Maures reprirent possession de nombreux territoires, en fait de la plus grande partie du pays 10. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette notion de flux et de reflux des populations indigènes. La reconquête byzantine se heurta violemment aux « nations» maures et pour moitié, la « Guerre vandale» de Justinien est une « Guerre maure », où les alliances semblent se faire et se défaire au gré de quelques chefs dont les plus remarquables sont Antalas qui régnait en Byzacène, Massônas qui commandait en Maurétanie, et laudas 11, chef des Maures de l’Aurès.

« Cette montagne est située en Numidie, à 19 jours de voyage de Carthage et tournée vers le midi. C’est la plus grande que nous connaissions. Elle s’élève abruptement à une plus grande hauteur et il faut trois jours à un voyageur pour en faire le tour. Quand on s’en approche elle ne présente pas d’accès et il faut escalader les falaises. Mais quand après cette ascension on arrive au sommet, on découvre des plateaux, des sols fertiles et des routes faciles, de bons pâturages, des jardins couverts d’arbres admirables et partout des terres labourables. Des sources jaillissent des falaises. Leurs eaux sont paisibles et forment des rivières sinueuses qui coulent en murmurant. Ce qu’il y a de plus étonnant c’est la taille du blé et de tous les fruits qui poussent à cet endroit : ils sont le double de ceux qui poussent en Libye. Il y a aussi des forteresses, mais elles sont négligées : les habitants n’en voient pas l’utilité, car depuis qu’ils ont chassé les Vandales de l’Aurès, aucun ennemi ne s’y est aventuré. Cette éventualité est si redoutée par les barbares qu’ils ont même vidé de sa population et détruit de fond en comble la ville de Thamugadi, située au pied de la montagne, à l’est, en bordure d’une plaine. Cela, pour que les ennemis ne puissent y installer leur camp et leur ôter tout prétexte pour s’approcher de la montagne. Et les Maures qui sont là possèdent aussi le pays à l’est de l’Aurès, région très étendue et très fertile. Au-delà sont installées d’autres nations de Maures, commandées par Ortaias qui vint rejoindre l’alliance de Solomon et des Romains. Et ce personnage m’a dit qu’au-delà du pays qu’il commande, on ne trouve pas d’habitat humain, mais un vaste désert et que plus loin vivent des hommes non plus noirs comme les Maures mais très blancs de peau et blonds de cheveux» 12

Chr. Courtois a clairement relevé que sur ce point, Procope, à son habitude, confond le particulier et le général 13. Il donne le nom d’Aurès, à la fois à un sommet d’ailleurs difficile à identifier (peut-être le Jebel Aourès actuel, au sud de Kenchela : carte de l’Atlas archéologique de l’Algérie, feuille 27), et au massif beaucoup plus vaste où se trouve ce sommet. Il est en effet impossible qu’un voyageur, si légèrement équipé soit-il, fasse en trois jours le tour de l’Aurès lato sensu. Dans un autre passage 14, Procope situe la Maurétanie première (Μαυρετανία ή προότη ) qu’il identifie au pays de Zabi (Ζάβι) contre l’Aurès. Il semble donc rattacher au massif aussi bien le synclinal du sud de Batna que les montagnes qui plus à l’ouest appartenaient sous l’Empire à la province de Numidie. Sans doute confond-il, et ce n’est pas sans intérêt, un territoire géographique avec un territoire politique. Cela ne facilite guère la localisation exacte des endroits dont il parle.

Le tableau dressé par Procope, en dépit de ses exagérations, décrit la réalité, ou plus exactement reflète l’impression d’un voyageur qui pour la première fois pénètre dans la montagne 15. C’est le plus important massif des montagnes pré-sahariennes. Il présente quand on l’aborde par le nord ou le nord-est, comme le firent les Byzantins, un aspect rébarbatif ou du moins menaçant. En contrepartie, les précipitations y sont plus abondantes que sur les hautes plaines. A l’exception de quelques rivières dont la plus importante est Ighzer n Taqqa, le système hydrographique est orienté vers le sud-ouest et beaucoup de cours d’eau pérennes vont se perdre dans les sables du piémont saharien après avoir parcouru des vallées où les conditions climatiques et les étages de végétation se succèdent rapidement, depuis les forêts de cèdres du Chelia jusqu’aux palmeraies de Himsounine (Mchounech). Dans ces conditions, les fonds de vallées sont aisément irrigables et produisent des récoltes plus variées, plus abondantes et surtout plus régulières qu’ailleurs, tandis que de grands espaces, au nord, reçoivent assez d’eau pour que l’herbe puisse y nourrir des troupeaux permanents et même accueillir des transhumants. Bien entendu Procope généralise abusivement car seules les vallées alluviales des grands cours d’eau peuvent être cultivées de façon intensive. Elles découpent des zones montagneuses très étendues et couvertes, dans le meilleur des cas, d’arbres clairsemés. Procope le sait bien à qui les participants des expéditions de 535 et de 539 ont rapporté les difficultés de leur progression dans des régions ingrates (του Αύρασίουή δυσχωρία.) et les souffrances que le manque d’eau surtout leur a fait endurer 16. Ce contraste entre des vallées fertiles et les sommets dénudés, trait essentiel de tout pays montagneux, est encore accentué dans l’Aurès : les conditions climatiques et les phénomènes d’érosion intense ont multiplié les fortifications naturelles que l’homme a tout juste besoin d’aménager pour qu’elles deviennent presque inexpugnables. Telles sont les citadelles ou les refuges mentionnés par Procope et dont jusqu’ici la localisation nous échappe 17 : Toumar (Τοΰμαρ), quelque part au centre du massif,

près d’un fleuve perenne, Babôsis (Βάβωσί,ς ) sur le piémont, Zerboulé (Ζερβούλη ) sommairement aménagé par laudas (άτεούχύψηλοΰδντος του τείχους : B.V., IV, 12, 23), Clupea? bâtie sur le mont du même nom Ασπίδος ορός, dans Procope. B.V. IV, 12, 33) ou le rocher de Geminianus (πέτρα Γεμινιανου, Β. V. IV, 20, 24) où les « Anciens » avaient élevé un nid d’aigle.

Ainsi, l’Aurès selon Procope présente trois aspects successifs et complémentaires. Au premier abord, la montagne est hostile. Pour celui qui y vit ou qui la parcourt en ami, elle est paradisiaque ; mais contre l’ennemi qui l’envahit, elle offre à ses habitants la ressource de ses forteresses et tout un arsenal d’embûches. L’image des « nations » aurasiennes est en parfait accord avec celle de leur montagne. Les Maures, nous dit Procope, sont tellement méfiants qu’ils ont rasé les villes du piémont pour ne donner à personne l’envie ou le prétexte de s’y installer. Nul ne doutera qu’au Ve et au VIe siècles, l’urbanisation ait décliné en Numidie méridionale ni que des villes comme Timgad, Baghaï, Lambese aient perdu l’essentiel de leur splendeur passée. Il est imprudent en revanche de rendre les « Maures » montagnards responsables de leur destruction systématique. En fait, l’archéologie n’a jamais mis au jour les traces de ce bouleversement. Bien d’autres hypothèses, fondées sur les changements économiques et/ou politiques au Bas-Empire, sont permises pour expliquer la décadence de la vie urbaine. A ce texte, ajoutons un autre témoignage de Procope : les Maures de l’Aurès cultivent les terres du piémont, puisque Solomon, avec beaucoup d’à-propos, prend en 539 le temps d’aller brûler les récoltes et piller les campagnes autour de Timgad, au lieu de poursuivre laudas après l’affaire de Babôsis 18. Cela indique deux choses, d’abord qu’une urbanisation n’est pas nécessaire à la mise en valeur d’un terroir, ensuite que les habitants de la montagne avaient étendu leur domination sur la plaine. La méfiance dont ils font preuve comme le pillage des moissons par les Byzantins révèle toute l’importance économique et stratégique que les uns et les autres attribuaient à la région. Il est évident qu’au début du VIe s. les Aurasiens ont restauré à leur profit la complémentarité de la plaine et de la montagne, fondée sur une spécialisation des ressources et dont les villes romaines, organisant et taxant les échanges, avaient été jusque là les bénéficiaires 19.

Ajoutons que l’Aurès n’est qu’apparemment inexpugnable. On peut y pénétrer facilement, quoi- qu’en dise Procope. Qu’un ennemi envahisse ses vallées, qu’il coupe les arbres, brûle les moissons et surtout détruise les savants réseaux d’irrigation, voilà les Aurasiens abattus pour longtemps, quand bien même ils se seraient tous réfugiés dans leurs nids d’aigle et n’auraient pas perdu un seul homme. Le piémont aurasien forme certes un glacis, mais il est aussi et surtout une source de réserves indispensables aux montagnards.

Solomon pille donc le piémont, non pas sans raison ou pour récompenser ses soldats de leur bonne tenue à Babôsis mais de manière réfléchie pour priver l’ennemi des ressources qui lui permettraient de refaire ses forces. Parallèlement, on est conduit à attribuer aux Maures de l’Aurès une volonté politique cohérente. Ce ne sont pas des montagnards cantonnés dans leurs contrées sauvages et qui n’auraient vu dans le déclin de l’autorité impériale qu’une occasion de se ruer sur les villes romaines pour une razzia sans lendemain. Ils ne sont pas non plus ces barbares que, dans l’imagination de Procope et la crédulité de ses lecteurs, Rome aurait parqués à la frontière des provinces et qui auraient brusquement reflué sur toute la « Libye». Quand Procope parle de barbares ou de Maures 20 il est peu probable qu’il désigne des habitants récents ou des nomades à peine fixés. Plusieurs notations le confirment, et d’abord l’attitude des Maures eux-mêmes : Ortaias, un de leurs chefs, se plaint de ce que laudas veuille le chasser, lui et les siens, du territoire qu’ils occupent depuis longtemps (έκ παλαιού). Il semble bien que ce «longtemps» doive être mesuré en générations plutôt qu’en décennies. Ailleurs, les chefs maures répondent lorsque Solomon les accuse de violer les traités et les menace des foudres divines :

« les ennemis de la divinité ne sont pas ceux qui luttent pour recouvrer leurs possessions, mais ceux qui prennent le risque d’une guerre pour s’emparer du bien d’autrui ».

Ces Maures là, il est vrai, n’habitent pas l’Aurès ; ils ne tiennent pas en tout cas le langage de gens installés de fraîche date 21. On peut, pour ce qui concerne l’Aurès ajouter la parfaite maîtrise des techniques hydrauliques dont font preuve les « barbares » pour embourber les troupes byzantines en utilisant seguias et foggaras : « La rivière Amigas 22 descend de l’Aurès et dans la plaine, arrose la terre selon la volonté des hommes ; les indigènes dirigent le flot à l’endroit et au moment le plus utile. Dans la plaine, on trouve de nombreux canaux entres lesquels se divisent les eaux qui, en les alimentant tous, disparaissent sous le sol pour réapparaître plus loin à la surface et se former à nouveau en rivière. Ces dispositifs intéressent la plus grande partie de la plaine et donnent aux habitants le moyen en plaçant ou en enlevant des barrages de terre devant les canaux, de faire des eaux de la rivière l’usage qu’ils veulent. A cette occasion, les Maures fermèrent tous les canaux et inondèrent le camp des Romains » 23. Seuls des sédentaires, accoutumés au pays depuis des générations, sont capables de penser à ce traquenard. Comme dans le passé, l’agriculture aurasienne dépend en grande partie du recueil et de la distribution de l’eau, selon des règles très précises dont le respect suppose l’existence de structures politiques locales puissantes, même si elles sont latentes. Sur ce point, comme pour tout ce qui concerne la société berbère, Procope est peu disert. Nous n’insisterons pas sur la description grotesque qu’il donne des conditions de vie des Maures du Mont Pappua 24. Elle n’apporte rien à notre propos. C’est de façon détournée que l’écrivain byzantin nous transmet quelques notations sur l’organisation sociale. J. Carcopino et Chr. Courtois ont implicitement admis l’existence de lignages et même de dynasties patrilinéaires parce que Massônas, un chef maure allié aux Byzantins, voulait venger le meurtre de son père, Mephanias par Iaudas. Mais rien ne dit que Mephanias ait jamais été roi, ni que Massônas ait succédé à qui que ce soit 25.

Au moins dans beaucoup de « nations » maures et en tout cas dans celle de laudas, la polygamie est répandue : le chef aurasien enferme dans son nid d’aigle de Petra Geminiani, ce qu’il a de plus précieux : ses femmes et son argent 26. Cette polygamie ne semble pas être le privilège des chefs comme laudas et Medisinissas 27 : quand Solomon reproche aux Maures de mettre en péril leurs enfants retenus comme otages, ils lui répondent :

« Pour les enfants c’est moins notre problème que le vôtre, vous qui ne pouvez avoir qu’une seule épouse. Chez nous qui, si cela se trouve, en avons cinquante chacun, la source des enfants ne saurait se tarir» 28.

On se gardera d’utiliser l’existence de la polygamie comme preuve de la non-appartenance des Maures à la religion chrétienne. Sur ce fait encore, Procope est muet, ce qui lui permet de donner aux campagnes des Byzantins, une discrète allure de croisade (la veine sera plus intensément exploitée par Corippe). Il est probable que si certaines tribus étaient plus ou moins teintées de christianisme, d’autres étaient restées païennes sans qu’on puisse ranger les nations aurasiennes dans l’une ou l’autre catégorie. L’inscription naguère découverte à Arris fait apparaître un chef maure du nom de Masties qui est indubitablement chrétien, mais on ne saurait suivre J. Carcopino et Chr. Courtois sur le terrain dangereux (ή δυσχωρία, dirait Procope) où leurs talents dialectiques les entraînent quand ils assimilent christianisme et « fidélité à l’idée romaine », ni adhérer à leurs conclusions, divergentes, sur le nombre et l’extension des royaumes berbères 29. Nous n’essaierons donc pas de fixer les frontières des possessions de Massônas, ni d’Ortaias dont ils ont tous les deux voulu faire le « roi du Hodna », et qui pourrait tout aussi bien avoir été le chef des Maures des vallées occidentales de l’Aurès 30. Ce qui est clair, c’est que l’adhésion (peu sûre et momentanée) de ces deux chefs à l’alliance byzantine ne s’est faite qu’en réaction aux visées expansionnistes de laudas, le chef des Maures de l’Aurès (δς των εν Αύρασίω Μαυρουσίων ήρχε : B.V. IV, xii, 29). Au même titre qu’Antalas, rebelle irréductible de Byzacène, ce personnage prend à travers les récits de Procope un singulier relief. Avec opiniâtreté, il s’efforce d’assurer l’indépendance des régions qu’il dirige. Pour ce faire, il est prêt à tous les combats, à toutes les alliances 31. Il accueille dans ses montagnes les Maures vaincus en Byzacène et les Vandales débandés. Les uns grossissent les rangs de son armée, les autres lui apportent, sans doute, l’appui de leurs connaissances militaires. Dans quelle mesure sa suprématie est-elle acceptée ? Il est bien difficile de connaître l’étendue et la forme de son pouvoir, comme les limites territoriales de son autorité. Après l’engagement de Babôsis en 539, la plus grande partie de ses troupes se disperse soit vers la Maurétanie, soit chez les « Barbares du sud de l’Aurès » 32. Bien sûr, on pourrait penser que les « Maures versatiles » ont ainsi abandonné au premier revers, le chef qui s’était un moment imposé à eux. Mais la stratégie de laudas est claire : à Babôsis, en terrain découvert, ses troupes ont cédé ; il veut maintenant, selon une tactique qui lui a déjà réussi en 535, attirer l’armée de Solomon dans ses montagnes, et y mener sa guerre. Pour les harcèlements et les embuscades qu’il médite, le nombre des guerriers n’est pas essentiel et pose même des problèmes difficiles d’approvisionnement dans un pays rude ; Solomon vient de surcroît de détruire une partie des moissons. Mieux vaut donc ne garder avec soi que les troupes qui connaissent le mieux le terrain où par feinte va s’aventurer l’ennemi. Mieux vaut aussi réserver la masse des autres pour les futures batailles. Son plan faillit réussir. Il fallut en effet aux Byzantins beaucoup de chance, voire une intervention divine, inspirant un comptable de l’armée, pour ne pas subir devant Toumar le même échec qu’au mont du Bouclier, quatre ans auparavant 33. Le fait est que laudas, blessé et vaincu, ayant de plus perdu ses richesses, est contraint de chercher un refuge en Maurétanie. Cinq ans plus tard, il ressurgit dans l’histoire avec des forces neuves. Il fait cause commune avec Coutzinas. Les deux chefs numides se joignent à Antalas et aux rebelles byzantins qu’inspire le traître Stotzas. Ils parviennent sous les murs de Carthage, et peu s’en fallut que cette conjonction d’intérêts hétéroclites mît à mal la puissance byzantine. Pendant les deux années suivantes, officiellement, le calme règne en Numidie méridionale. Il est vrai que les Byzantins avaient à faire face à des problèmes graves aux portes mêmes de Carthage : il est probable, comme le suggère Ch. Diehl, qu’à ce moment-là, la diplomatie byzantine ait pris le pas sur la volonté de conquêtes par les armes. Le chef maure a dû obtenir d’importantes concessions en échange de sa neutralité. C’est sans doute pour conserver ou même améliorer ces avantages que laudas se retrouve engagé en 548 aux côtés de Jean Troglita contre Antalas et Carcasan 34. On aimerait bien savoir la suite de l’histoire et ce que sont devenues les ambitions de laudas. Mais nous n’avons plus de Procope pour nous aider 35, et il faut attendre plus d’un siècle pour que l’Aurès apparaisse de nouveau dans l’histoire. Cette solution de continuité dans nos sources ne nous empêche cependant pas de considérer Aksel (Koceila) qui s’illustra dans la résistance aux Arabes comme l’héritier des visées politiques de laudas.

Pour peu que nous observions l’activité de ce laudas au cours de ces périodes troublées de l’histoire africaine, non plus en adoptant le point de vue byzantin, mais comme le représentant du peuple montagnard de l’Aurès, ce qui nous frappe, c’est la continuité d’une politique d’indépendance fermement établie sur des fondements géographiques, économiques et politiques 36. Une fois usées les prétentions conquérantes de Solomon et de Justinien, il réussit à établir avec les Byzantins des relations qu’on aimerait bien élucider mais qui, au-delà des formalismes liturgiques 37, paraissent s’appuyer sur les intérêts réciproques d’une « principauté » en gestation et d’une présence byzantine crispée sur ses forteresses.

Michel JANON

Notes :

1- J’ai utilisé l’ancienne édition de Haury (J.), avec addenda et corrigenda de Wirth (G.), Leipzig, 1972. Je remercie D. Pralon d’avoir bien voulu relire cette note.
2- Edité par Partsch (J.) dans les Monumenta Germaniae histórica. Berlin, 1879 (rééd. 1961). Une édition plus récente est donnée par Diggle (J.) et Goodyear (F.R.D.), Cambridge, 1970.

3- Entre autres et parce qu’ils seront les plus cités dans la suite : Diehl (Ch.), L’Afrique byzantine. Paris, 1896 ; Car- copino (J.), Un empereur maure inconnu d’après une inscription latine récemment découverte dans l’Aurès. R.E.A., t. 46, 1944, p. 94-120 ; Encore Masties, l’empereur maure inconnu. R. Af., t. 100, 1956, p. 339-348 ; Courtois (Ch.), Les Vandales et V Afrique. Paris, 1955 : tout le chapitre II de la troisième partie : L’Afrique oubliée, p. 325-359. Desanges (J.), Un témoignage peu connu de Procope, sur la Numidie vandale et byzantine, Byzantion, t. 33, p. 41-69.

4- Cette dénonciation de la connivence, par delà les siècles, entre Procope et les historiens modernes, pourra bien sûr être interprétée comme une marque d’irrespect à l’égard des Grands Anciens. M. J. Lassus, auquel j’adresse l’hommage de cette note sait bien que nous n’avons pas l’intention de porter un jugement moral sur l’historiographie de l’Afrique du Nord, mais que « la force des choses » nous conduit à chercher d’autres réponses que celles dont on se satisfaisait naguère.

5- II est en effet à peu près exclu d’identifier ΓΑδδον όρος de Ptolémée (IV, iii, 6) avec l’Aurès. Le géographe situe bien cette montagne quelque part au sud de Lámbese mais ses erreurs de longitude et de latitude sont importantes dans sa description de la Numidie. (Tissot (Ch.), Géographie comparée de la province romaine d’Afrique, t. 1. Paris, 1884, p. 18-20 ; Desanges (J.). Catalogue des tribus africaines de l’Antiquité classique à l’ouest de Nil. Dakar, 1962, p. 118 n. 8).

6- B.V., III, 1, 5.

7- B.V., IV, 10, 28.

8- B.V., IV, 19, 3.

9- B.V., IV, 10, 28.

10- Και Λιβύης της άλλης τα πλείστα ϊσγρν.

11- La leçon des manuscrits de Procope semble être Ίαυδας. Il n’est pas indispensable de transcrire Iabdas comme le font Ch. Diehl toujours, et, le plus souvent, J. Carcopino, qui à l’occasion préfère écrire Zabdas {Un empereur maure…, op. cit., p. 113,1. 8).

12- Il ne s’agit pas ici de la traduction littérale d’un texte précis de Procope, mais de la synthèse de différents passages (Aed. IV, 7, 2-5 ; B.V., III 8, 5 – IV, 13, 22-25). J. Desanges, dans son article de Byzantion, op. cit., rétablit le passage du De Aedificiis et en propose une traduction.

13- Courtois (Chr.), Les Vandales, p. 341-342, n. 8.

14- B.V., IV, 20, 30.

15- Les descriptions parallèles qu’on trouve dans la littérature du XIXe s., en particulier chez E. Masqueray sont dues sans doute en grande partie à ce que les savants utilisaient Procope comme guide.

16- Au point que Solomon s’était réservé la garde des provisions d’eau et distribuait lui-même la ration quotidienne : une coupe par homme, ce qui sous le soleil de l’été aurasien est vraiment peu (B.V., IV, 20, 3).

17- Les tentatives ne manquent pourtant pas. Elles sont presque toutes, selon les lois du genre, plus que discutables. Il n’est pas indispensable de recourir à Dureau de la Malle ni à Vivien de Saint Martin. On fera mieux d’utiliser, avec prudence, Masqueray (E.), Bull. Soc. Geo., t. 12, 1876, p. 460-471 ; R. Af., t. 22, 1878, p. 262 ; De Amasio Monte. Paris, 1886 ; Tts- SOT (Ch.), Géographie comparée de la province romaine d’Afrique, t. 1. Paris, 1884, 31-33 ; Rinn (L.), Géographie ancienne de VAlgérie. Localités désignées par Γ historien Procope, en son récit de la deuxième expédition de Solomon dans le Djebel Aourès (année 539 de J.-C). R. Af., t. 37, 1893, p. 297-329 (avec une carte) ; Gsell (S.), Atlas archéologique de l’Algérie, feuille 38 : Aurès. Alger-Paris, 1903, n° 48, 91. Racot (W.), Le Sahara de la province de Constantine. R.S.A.C, t. 16, 1873-1874. p. 91- 299. L’article de J. Desanges, Un témoignage peu connu de Procope…, op. cit., marque bien les limites de la documentation utilisable chez Prcccpe, en même temps qu’il donne une nouvelle et utile description de la « Numidie » byzantine.

18- B.V., IV, 19, 20.

19- Courtois (Chr.), (Les Vandales, p. 314-316) dans son souci, sans doute légitime, de minimiser les accusations contre les Vandales, adopte la thèse de Procope. Deman (A.) (Matériaux pour servir à une étude du développement et du sous-développement dans les provinces de V empire romain, t. II, p. 3-97) impute à la politique impériale la responsabilité de la « surcharge urbaine» en Afrique. La fin de cette politique entraine de facto un amenuisement ou même une disparition des villes. A propos de la place de la montagne dans l’histoire, on trouvera des remarques importantes dans Leveau (Ph.), L’opposition de la montagne et de la plaine dans Γ historiographie de l’Afrique du Nord antique. Annales de Géographie, t. 86, 1977, p. 201-205.

20- Contrairement à J. Carcopino qui voudrait bien opposer « les Maures barbares » aux « Maures civilisés » (Un empereur maure, p. 115) Procope emploie indifféremment les noms de Μαυρούσιοι et de Βάρβαροι.

21- B.V., IV, 11, 9-12. L’incompréhension réciproque est totale : pour les Maures ce sont les Byzantins qui manquent à leurs promesses.

22- Faut-il distinguer VAbigas (B.V., IV, 13, 20) et V Amigas (B.V. ; IV, 19, 7) ? Ce n’est pas sûr, il pourrait s’agir dans l’un ou l’autre cas d’une erreur de copiste (Graillot (H.) et Gsell (S.), M.E.F.R., t. 13, 1893, p. 463-465 ; Masqueray (E.), Bull. Soc. Géo., 1876, p. 463, 467-468).

23- B.V., IV, 19, 11-14. Je n’ai pas l’impression que Procope ait bien compris le fonctionnement du réseau d’irrigation. Son texte paraît indiquer la présence de canaux souterrains qui pourraient être des foggaras. Mais nulle part, sinon dans les légendes locales, on n’a trouvé trace de dispositifs semblables au nord de l’Aurès. Ni la géographie, ni la géologie de la région ne se prêtent à la mise en place de semblables dispositifs mieux adaptés aux régions pré-désertiques du piémont méridional.

24- B.V., IV, 11, 10-14. Procope amplifie la misère des Maures du mont Pappua par souci d’accentuer le contraste entre le genre de vie auquel les Vandales étaient contraints dans leur retraite et le luxe qu’ils avaient dû abandonner. Par ailleurs, la description de Procope s’insère dans une série de topoi sur la sauvagerie de la vie montagnarde : Briant (P.), Brigandage, dissidence et conquête en Asie achéménide et hellénistique. Dialogues d’histoire ancienne, t. 2, 1976, p. 163-279 ; Desanges (J.), La dernière retraite de Gélimer. C. T., t. 28, 1959, p. 429-435.

25- Cette simple constatation révoque en doute l’admirable rhétorique sur laquelle J. Carcopino et Chr. Courtois fondent chacun leur propre chronologie des royaumes berbères du VIe siècle.

26- B.V., IV, 20, 24.

27- B. V., IV, 10, 11.

28- B.V., 11, 13.

29- En attendant une nouvelle étude, qui s’impose, de ce texte, il convient d’utiliser très prudemment tout ce qui a été dit dans le passé.

30- Chr. Courtois, d’une phrase péremptoire qui appellerait des éclaircissements : « Je ne m’attarde pas ici à combattre la théorie des deux Aurès de E. Masqueray, à laquelle personne ne croit plus » (Les Vandales, p. 34, n. 13), élimine de la discussion ce qui n’est pas une thérorie mais une observation d’Emile Masqueray. Comme celui-ci et contrairement à l’opinion de Chr. Courtois, je tiens la division en Aurès occidental et Aurès oriental pour l’une des clefs permettant de mieux connaître le massif aurasien.

31- II est rare que les présupposés d’une culture classique confrontée à une culture « exotique » apparaissent aussi clairement que dans les caricatures que Ch. Diehl présente comme les portraits des chefs maures, en particulier de laudas (L’Afrique byzantine, p. 312-319).

32- B.V., IV, 19, 19.

33- B.V., IV, 20, 1-21. Dans une scène cocasse Solomon, après une brûlante exhortation à ses troupes, ne sait plus quel ordre donner pour engager le combat. Il est sauvé du ridicule par Yoptio Gezon qui, είτε παίζων, είτε θυμφ χρώμενος entraîne l’armée byzantine dans une débandade victorieuse. En 535, la déroute des armées byzantines ne s’était arrêtée que dans la plaine quand il fut possible de construire une fortification (χαράκωμα) rassurante (B.V., IV, 13, 38).

34- Pour autant que l’on admette, avec Ch. Diehl et d’autres, l’identité, probable, du laudas de Procope et du laudas de Corippe (Iohan., III, 302- VII, 277-VIII, 126).

35- Les fouilles et les études archéologiques des forteresses byzantines éclaireraient sans doute bien des points qui restent obscurs. Au moins répondraient-elles aux questions posées sur la permanence de la présence byzantine, sur ses modalités, et peut-être sur sa succession.

36- Si, comme Procope, on refuse aux Maures le droit d’avoir un dessein politique, alors, pour expliquer leur attitude, on est obligé de faire appel à leur fourberie, à leur illogisme : ils sont imprévisibles et, comble de la sauvagerie pour des Byzantins, ils ne savent même pas établir des fortifications selon les règles (B.V., III, 25, 9 ; IV, 13, 37 ; 17, 9-12 ; 25, 16 ; 26, 2, etc.). Bref, comme le dit J. Carcopino (Encore Masties, p. 340) : « Si le rationnel était le réel, peut-être conviendrait-il de lui (Chr. Courtois) rendre les armes ? Mais hélas ! surtout avec les gens de Berbérie, aux Ve et VIe siècles de notre ère, ce n’est point la logique pure qui conduit les hommes et organise les situations ».

37- B.V., III, 15, 3-9. Le passage est bien connu : les chefs maures obtiennent une investiture de Byzance, comme ils l’obtenaient auparavant des Vandales et peut-être des Romains. En échange d’otages et d’une promesse de non-intervention, ils reçoivent différents insignes et de l’argent. Notons, après Chr. Courtois, qu’au terme de la cérémonie, les deux parties sont également engagées, et que la neutralité des Maures, qui « attendent, sans prendre parti pour l’un ni pour l’autre, l’issue des combats », les éloigne beaucoup du statut d’« esclaves de l’Empereur ».

Article initialement publié dans Antiquités africaines t. 15, 1980, p. 345-351

 

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