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Cavalier numide blessé, IVe -III e siècle av. J.-C., terre cuite. Site de production : Canosa-di-Puglia. Hauteur : 0,160 m. Longueur : 0,230 m. Musée du Louvre, Paris. Les Berbères sont d’excellents cavaliers. Cette applique de vase représente un cavalier numide blessé par une flèche, muni d’un petit bouclier circulaire suspendu par une bandoulière. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski.

Les armées berbères

Lorsqu’il s’agit de juger des qualités guerrières des berbères, les sources romaines sont contrastées, et ce pour des raisons idéologiques. L’opinion des auteurs romains est plutôt défavorable lorsque les Berbères combattent Rome et elles sont favorables lorsqu’ils sont leurs alliés.

Les qualités guerrières des berbères

Cependant, les Romains reconnaissent généralement que les Berbères sont d’excellents combattants :

« Les Numides sont les plus robustes des peuples africains » (Appien, Libyca, X, 71).

Polybe affirme que les Ibères et les Africains sont des :

« soldats durs à la peine et accoutumés à ce genre de difficultés » (Polybe, III, 79, 5).

Hérodien mentionne la férocité des Maures :

« Les Maures sont extrêmement sanguinaires et portés facilement aux actes les plus désespérés à cause de leur indifférence totale à la mort et au danger personnel » (Hérodien, Histoire romaine, III, 3).

Les sources romaines insistent souvent les qualités équestres des Berbères. Dès le plus jeune âge, les enfants apprennent à monter un cheval :

« Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d’une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l’habitude numide, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l’emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui » (Salluste, Guerre de Jugurtha, VI).

Ils deviennent ainsi des cavaliers remarquables qui n’hésitent pas à se servir de deux montures en plein milieu d’une bataille en sautant

« du cheval fatigué sur le cheval frais » (Tite-Live, XXIII, 29, 5).

Ils sont considérés comme d’excellents lanceurs de javelots. Cette qualité est particulièrement appréciée dans l’armée romaine pour combattre les guerriers germaniques. À la fin du IVe siècle, le général romain Théodose, en Afrique du Nord, engage ses troupes avec prudence, car il se méfie des guerriers berbères :

« […] un ennemi terrible par son acharnement et son adresse aux armes de trait » (Ammien Marcellin, XXIX, V, 32).

Par contre, les sources romaines soulignent souvent l’indiscipline des Numides :

« Les Numides, suivant une habitude barbare, s’étaient arrêté sans garder aucune formation et sans se rassembler […]. Tombant ainsi sur ces hommes profondément endormis et disséminés de tous côtés, la cavalerie en massacre un grand nombre » (Jules César, La Guerre civile, II, 38, 4-5.).

Le recrutement de nombreux Berbères dans les armées romaines démontre encore que leurs compétences militaires sont particulièrement appréciées. C’est d’abord dans la province de Proconsulaire, la plus ancienne province romaine d’Afrique du Nord, que l’on observe un nombre croissant de Berbères s’engageant dans des cohortes (fantassins) ou des ailes (cavaleries) d’auxiliaires ou comme légionnaires, notamment au sein des Afri, des Gétules, des Musulames et des Numides. Les relations entre les Romains et les Gétules sont anciennes car elles remontent au I er siècle avant notre ère, lorsque ces derniers soutenaient Jules César contre le dernier roi numide. Les Musulames sont recrutés comme légionnaires ou comme auxiliaires de l’armée romaine, notamment après leur participation à la grande révolte menée par le Numide Tacfarinas au début du I er siècle. Cet engagement n’implique nullement le rejet de la culture berbère. La stèle funéraire du Gétule Caius Iulius mort à 80 ans, découverte à Thullium (Kef beni Fredj), comporte des inscriptions libyques et latines. D’après René Rebuffat, il aurait été recruté au début de notre ère et serait mort sous l’empereur Domitien (81-96). Son nom est celui qu’il a choisi en intégrant l’armée romaine. Après son service militaire, il devient magistrat (flamine) dans la cité romaine de Thullium. La présence du latin et du libyque montre qu’il assumait pleinement sa double culture, comme le font aujourd’hui de nombreux kabyles avec la culture française sans que cela ne semble leur poser un problème identitaire. Enfin, Hérodien rapporte également la présence de Maures dans l’entourage de l’empereur Commode (180-192) :

« On ne parlait que de son adresse merveilleuse. Il s’était fait exercer à tirer des flèches par des Parthes très habiles, et à lancer le javelot par des Maures non moins expérimentés ; mais il surpassait tous ses maître » (Hérodien, Histoire romaine, I, 15, 2).

Fantassin berbère avec son
équipement traditionnel.
Illustration de Ronnie Bella.
ronnie.bella@free.fr.

Ils sont également présents au sein des equites singulares (troupes d’élite des empereurs romains), comme le montre des épitaphes découvertes à Rome, mais, selon l’historienne Christine Hamdoune, la petite taille des hommes a sans doute joué contre eux, à la différence des guerriers germaniques. Cette différence de morphologie est mentionnée indirectement dans le récit d’Hérodien concernant l’armée de Sévère Alexandre (222-235) :

« Il comptait fort sur ces sortes de troupes, qui dans le combat incommodent beaucoup les Germains, les Maures lançant de fort loin le javelot et faisant avec une agilité surprenante des mouvements opposés, et les gens de trait ne manquant guère leur coup, lorsqu’ils tirent contre ces barbares qui combattent la tête nue et donnent, à cause de leur grosseur et de leur grande taille, beaucoup plus de prise aux flèches, qui ne portent presque jamais à faux […] » (Hérodien, VI).

Le rôle des femmes dans la guerre

Les femmes ne jouent aucun rôle militaire dans les territoires où les structures tribales ont tendance à disparaître. Par contre, lorsque celles-ci se maintiennent, leur rôle est loin d’être négligeable. Au IVe siècle, lors de la révolte du berbère Firmus, sa sœur Cyria incite d’autres tribus à le rejoindre et à s’élever contre les Romains :

« À quelque distance de la ville d’Addense, Théodose fut informé qu’il se formait contre lui une coalition terrible de peuplades différentes d’habitudes et de langage ; tempête que lui suscitaient les instigations et les brillantes promesses de Cyria, sœur de Firmus. Cette princesse disposait d’immenses trésors, et montrait toute l’obstination de son sexe dans ses efforts pour soutenir son frère » (Ammien Marcellin, XXIX, V, 28).

Au VI e siècle, le récit de Procope révèle qu’elles occupent des fonctions précises et essentielles lors des combats :

« Avec leurs chameaux, ils avaient formé un cercle, technique que, on l’a dit dans les récits précédents, Kabaon avait déjà appliquée qui constituait un front d’une profondeur de douze bêtes environ. À l’intérieur de ce cercle, ils avaient placé leurs femmes et leurs enfants (habituellement les Maures introduisent aussi un petit nombre de femmes, avec leurs enfants, dans le dispositif de bataille ; leur fonction précise est d’élever des palissades et des tentes, de soigner, d’une main experte, les chevaux et de s’occuper des chameaux et de la nourriture. Elles aiguisent en outre les pointes en fer des armes et assument nombre des tâches que requiert la mise en place du dispositif de combat) ; quant aux hommes eux-mêmes, ils s’étaient logés debout, en fantassins, entre les pattes de leurs chameaux, avec pour armes un bouclier, une épée et une pique, que d’ordinaire, ils lancent comme un javelot » (Procope, La guerre contre les Vandales, II, 11, 17- 19).

Corippe précise que leur cri encourage les hommes à combattre :

« D’ici, la clameur des jeunes et, de là, le frémissement des chevaux en fureur s’intensifient. Les mères font retentir l’éther de leurs cris tremblants. La terre s’anime d’un tumulte frémissant » (Corippe, La Johannide, II, 170-171).

La présence des femmes n’est donc pas un choix tactique mais la conséquence d’un mode de vie où tous les membres d’une tribu se déplacent ensemble avec les animaux domestiques, car les hommes ne peuvent laisser les femmes et les enfants sans protection comme Firmus avec sa famille (Ammien Marcellin, XXIX, 5, 36). Comme le dit Yves Modéran, « femmes, mères, enfants accompagnent toujours les guerriers et symbolisent l’unité et la cohésion des tribus ». Cependant, dans le récit de Corippe la femme maure est avant tout une mère, et Synésios de Cyrène rapporte, lors de l’invasion de la province romaine de Cyrénaïque par les guerriers de la tribu des Ausuriens, en 411 :

« Voici que leurs femmes mêmes se mêlent aux combattants. Je les ai vues, porter le poignard en allaitant leurs enfants » (Synésios de Cyrène, Catastase, II, 2).

Charge de cavaliers berbères. Les chevaux sont généralement montés sans mors mais certains, sous l’influence de l’armée romaine, en sont équipés. Illustration de Ronnie Bella. ronnie.bella@free.fr
Charge de cavaliers berbères.
Les chevaux sont
généralement montés sans
mors mais certains, sous
l’influence de l’armée
romaine, en sont équipés.
Illustration de Ronnie Bella.
ronnie.bella@free.fr

Procope rapporte que les femmes berbères ont également des compétences divinatoires comme dans le monde germanique :

« Quand il fut probable que la flotte impériale allait arriver en Libye, les Maures, qui craignaient que son débarquement ne leur causât quelque préjudice, recoururent aux prophéties que leur rendaient leurs femmes. Chez ce peuple, en effet, les hommes n’ont pas le droit de prophétiser, et ce sont au contraire les femmes qui le font : certain rite religieux provoque en elles des transes qui, au même titre que les anciens oracles, leur permettent de prédire l’avenir. En ces circonstances donc leurs maris les interrogèrent, comme on l’a dit, et celles-ci leurs prédirent l’arrivée d’une armée par la mer, la fin de la domination vandale, puis l’anéantissement et la défaite des Maures quand le général romain qui viendrait serait imberbe. Fort de ces renseignements, les Maures furent, à la vue de l’armée impériale qui était venue par mer, saisis d’une grande frayeur, et de consentir le moins du monde à secourir les Vandales, ils envoyèrent des émissaires à Bélisaire et établirent une paix solide avec lui, comme on l’a indiqué auparavant, puis ils se tinrent cois et observèrent la tournure qu’allaient prendre les événements » (Procope, La guerre contre les Vandales, II, 8, 13- 15).

Avant de soulever les Maures contre les troupes byzantines, le roi Carcasan va chez les Marmarides consulter une prophétesse qui lui promet la victoire (Corippe, VI, 147-178).

La structure des armées berbères

D’après les sources littéraires et iconographiques romaines, les guerriers berbères sont souvent des cavaliers. Leur arme par excellence est la javeline d’après les sources littéraires et iconographiques romaines. Tite-Live rapporte que les cavaliers numides, combattant dans l’armée du consul romain Q. Minucius, en 193 avant notre ère, ne portent ni ceinturon, ni armes, à l’exception de javelots (Tite Live, XXXV, 11, 1-11). Au début de notre ère, le géographe Strabon affirme que les Maurusiens

« combattent la plupart du temps à cheval au javelot » (Strabon, XVII, 3, 7).

Au début du II e siècle, les guerriers maures, représentés sur la colonne de Trajan, sont encore armés uniquement de javelines et de boucliers (scène 61). Au III e siècle, la situation semble toujours identique pour les Berbères recrutés dans l’armée de l’empereur romain Maximin (235-238) :

« Outre plusieurs régiments étrangers, tant de Maures armés de javelots que d’archers osroéniens et arméniens, dont les premiers étaient sujets de l’Empire et les autres ses alliés […] » (Hérodien, livre VII).

Au VI e siècle, la javeline continue d’être l’arme de prédilection des guerriers berbères dans les récits des auteurs byzantins :

« Tant qu’ils disposèrent de leurs arcs, les ennemis n’osèrent pas les attaquer directement et leur lancèrent leurs javelines. Mais quand ils eurent envoyé tous leurs traits et que, désormais, il ne leur en restait plus, les Maures vinrent à eux et les amenèrent à se défendre autant que cela était possible avec leurs épées » (Procope, La Guerre contre les Vandales, II, 10, 9).

L’usage du chameau ne change rien dans le rôle de la cavalerie des armées berbères. Au début du Ve siècle, Synésius de Cyrène rapporte que les Ausuriens se servent de dromadaires pour se déplacer, mais ceux-ci continuent de privilégier le cheval dans les combats :

« Naguère, ces cavaliers, qui envahissaient notre pays […] » (Synésios de Cyrène, Catastase, I, 2).

Ce n’est qu’au VI e siècle, dans les récits de Procope et de Corippe, que le dromadaire semble occuper un rôle plus important dans les tribus chamelières.Au II e siècle, dans l’armée romaine, les Maures sont des cavaliers dont la mission est de protéger les soldats du génie romain (soldats de la marine) qui construisent les routes (Pseudo-Hygin, 24).

L’infanterie continue certainement d’occuper un rôle important dans les armées berbères. Au I er siècle avant notre ère, les fantassins berbères combattent aussi avec des javelines. Le Romain Sertorius en Espagne, lieutenant de Marius, recrute des mercenaires en Lusitanie et en Afrique (Maures) :

« deux mille six cents hommes qu’il appelait Romains, mais parmi lesquels il y avait sept cents Libyens qui l’avaient suivi en Lusitanie, avec quatre mille hommes de pied et sept cents chevaux qu’il avait levés chez les Lusitaniens » (Plutarque, Vie de Sertorius, XII, 2).

En 57 avant notre ère, les troupes numides, alliées des Romains en Gaule contre les Belges, semblent être composées également de fantassins, car Jules César dit qu’il :

« passe le pont avec toute sa cavalerie, ses Numides armées à la légère, ses frondeurs, ses archers et marche à l’ennemi » (Jules César, La Guerre des Gaules, II, X).

À l’époque impériale, les auteurs romains ne nous facilitent pas la tâche, car ils oublient souvent de mentionner si les combattants berbères sont des cavaliers ou des fantassins comme dans le récit d’Hérodien. En 193, Pescennius Niger en guerre contre Septime Sévère envoie contre les cités de Tyr et de Laodicée des guerriers maures armés de javelots :

« Il dépêcha contre ces cités des lanceurs de javelots maures qu’il avait avec lui et une section d’archers avec ordre de tuer tous les habitants qu’ils rencontreraient, de piller tous les biens dans ces villes et d’incendier les édifices […] » (Hérodien, III, 3, 4- 5).

Entre 216 et 218, l’armée de l’empereur Caracalla comprend également de nombreux Maures dans sa guerre contre les Parthes en 218, sans que l’on puisse identifier s’il s’agit de cavaliers ou de fantassins :

« Les Romains […] qui avaient disposé les cavaliers et les Maures aux ailes et comblé les intervalles avec des troupes armées à la légère et capables de courir avec agilité, soutinrent d’abord le choc des barbares, puis engagèrent le combat » (Hérodien, IV, 15, 1).

Entre 234 et 236, Hérodien insiste sur l’importance des effectifs Maures dans l’armée de Sévère Alexandre puis de son successeur, Maximin :

« Alexandre avait emmené dans son armée une quantité très importante de Maures […] » (Hérodien, VI, 7, 8).

Au IVe siècle, les guerriers des tribus alliés de Firmus comportent certainement des fantassins, car Ammien Marcellin note, au sujet des Tyndenses et des Masinissenses, qu’ils sont agiles des jambes (« tant leurs jambes étaient agiles ») (Ammien Marcellin, XXIX, V, 12). Les auteurs plus tardifs sont beaucoup plus explicites. Corippe mentionne que les Barcéens (Corippe, II, 126-137) sont des fantassins, tandis que les armées des Ilaguas, des Nasamons, des Garamantes et des Maures des déserts de Tripolitaine comportent aussi bien des fantassins que des cavaliers (Corippe, VI, 194-195). C’est encore le cas des Frexes (Corippe, II, 45-47). Certaines tribus ne comportent que des cavaliers comme ceux de l’Aurès :

« Cette armée ne peut pas venir à la guerre avec des fantassins, mais ses cavaliers combattent avec beaucoup de force » (Corippe, II, 150-155).

Cédric Chadburn

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