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Sortir définitivement des « siècles obscurs » !

L’Afrique du Nord n’est pas sortie des «siècles obscurs » (2) qui ont provoqué son éclatement en une multitude de ‘’dynasties’’ (3) au cours des siècles jusqu’à son découpage actuel et sa vassalisation, aux niveaux culturel et politique, malgré les indépendances politiques formelles issues de la décolonisation.

Cette contribution nous est imposée par la récente déclaration du ministre algérien des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, soutenu dans ses propos par le premier ministre Ahmed Ouyahia, concernant le Maroc voisin : « … les banques marocaines on le sait : c’est le blanchiment d’argent du haschich, tout le monde le sait » […] Ça, c’est des chefs d’États africains qui me le disent. Si c’est cela une banque, je ne sais pas […] la Royal Air Maroc ne transportait pas que des passagers ».

Cette déclaration n’est malheureusement pas un fait d’excès de langage mais un révélateur de la persistance des conflits locaux de voisinage et de compétition de pouvoir et de guerres de territoires depuis des siècles. Tamazgha n’est malheureusement pas une exception dans le monde. Il y a plusieurs années, en 1969, deux petits pays voisins d’Amérique Centrale, le Salvador et le Honduras, s’étaient fait la guerre à cause d’un match de football aux éliminatoires de la coupe du Monde de 1970 : des chars, des bombardement, des milliers de morts et 15000 salvadoriens dépouillés, brutalisés et expulsés du Honduras.

Ainsi, la gravité des propos de notre ministre ne peut conduire qu’au raidissement et à la surenchère nationaliste et chauvine pour détourner les opinions nationales des véritables problèmes. Par le passé, nous avons connu ‘’la guerre des sables’’ en 1963, la chasse aux Rifains et l’expulsion de 45000 en 1975 en Oranie, la bataille d’Amgala en 1976. Il n’est pas nécessaire d’engager la ‘’guerre du haschich’’ en 2017.

Le morcellement actuel (Maroc/Algérie/Tunisie/Libye) qui date du 15e -16e siècle a été le fait de guerres de pouvoirs et de zones d’influence uniquement ;  il n’est justifié par aucune stratégie d’unification et de consolidation de la nation amazighe. C’était des luttes pour la puissance des monarques féodaux et accessoirement au nom de la religion islamique. Seuls les Almohades et les Almoravides avaient tenté chacun une œuvre d’unification territoriale mais, Comme le dit Mouloud Mammeri (4), « comme sous-traitants d’un personnage  ou d’une idéologie quelconque (NDLR. La religion islamique) ».

Les comptes non soldés de ce morcellement est particulièrement vivace chez nos compatriotes qui se réclament de l’arabo-islamisme exclusivement, se définissant dans une Nation Arabe mythique et refusant tout lien filial avec leur pays, son histoire, sa culture, ses langues… Ils se projettent au sein d’un territoire conquis par les ‘’futuhat’’ de Oqba  Ibn Nafaâ, mais sans l’assumer totalement et publiquement. La gêne est réelle, on ne peut être en même temps allochtone (étranger) et autochtone (indigène) d’un même pays !

Cette vision n’est pas le fait du peuple, mais elle a été construite par l’élite des Ulémas islamistes, relayés par les partis nationaux avant les indépendances (Ulémas, Istiqlal, PPA-MTLD, Néo-Destour, …) et poursuivie, voir amplifiée après (néo-FLN post-1962, politique de Guaddafi, makhzen marocain et ses liens avec les Émirats orientaux, le FIS, et la nébuleuse des partis islamistes actuels dans tous les pays).

On peut affirmer que les islamistes actuels, quel que soit le pays de Tamazgha où ils se trouvent, sont pilotés par l’horloge médiévale, synonyme de djihad, de volonté de guerres d’expansions territoriale et d’islamisation forcée au nom du prophète. Daesh n’est pas présent qu’en Syrie. On ne refait pas l’histoire, mais si le FIS avait pris le pouvoir en Algérie en 1992, il aurait déclaré la guerre au Maroc et aurait annexé la Tunisie.

Ce qui est terrible, c’est la persistance d’une certaine élite, qui revendique pourtant le projet de renouveau dans son discours, à ne se projeter que dans cette sphère arabo-islamique modulable et adaptable à chaque fois aux intérêts du moment. Cette perspective ne serait, de notre point de vue, qu’un retour garanti vers ces ‘’siècles obscurs’’ qui avaient morcelé notre nation à la suite des charcutages déjà commis pendant des siècles par les armées romaines.

Cette vision exclusive ‘’arabo-islamo-colonisable’’ ne considère notre sous-continent nord-africain, fait de 100 millions de citoyens, que comme un appendice de l’Arabie, terre ‘’élue des Dieux’’,  selon eux !

Pourtant, dans notre histoire récente, trois événements au moins ont impulsé une tentative de sortie de ces ‘’siècles obscurs’’ :

  • La décolonisation initiée par la République du Rif au Maroc en 1920 : après avoir battu les armées espagnoles, les Rifains avaient consolidé le foyer rifain, puis lancé le mouvement de libération de tout le Maroc, dans un projet de libération de toute l’Afrique du Nord. L’alliance France-Espagne avait mis en échec ce mouvement populaire révolutionnaire qui a ébranlé l’Occident colonialiste.

  • le Congrès de la Soummam en Algérie en 1956 avait projeté une république moderne, dans la suite de l’appel du 1er novembre 1954, qui ne serait pas une restauration des dynasties révolues.

  • la politique de modernisation de Bourguiba en Tunisie, instaurant la citoyenneté et rompant avec le féodalisme médiéval. La reprise du pouvoir par ces féodalités sous Ben Ali a montré les limites d’une politique volontariste non relayée par le peuple dans un projet authentique de décolonisation culturelle d’abord.

La sortie de notre sous-contient des ‘’siècles obscurs’’ ne peut se réaliser que par un projet de fond, transnational, basé sur la société et notre histoire réelle, multimillénaire. Il s’agit d’en finir avec les mythes et les non-dits (6).

L’intégration économique des pays d’Afrique du Nord, notre Tamazgha à toutes et à tous, peut constituer un moteur de convergence pour désamorcer les velléités d’aventures et construire une vision d’unification (de réunification), dans la diversité, allant dans le sens de l’Histoire.

Les multiples associations et regroupements actuels trans-Tamazgha constituent un acte fondateur pour nos retrouvailles. Ils donnent ainsi corps au dicton universel : « Hetta/siwa idurar ur nettemlil » / « Ghir ledjbal lli ma yetlaqawc » (il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas). Le développement d’internet et des réseaux sociaux permettent aujourd’hui de passer par-dessus les frontières et des murs de la honte.

L’émergence à terme de partis politiques démocratiques unionistes et/ou fédéralistes trans-Tamazgha serait d’abord un hommage aux pionniers de l’Étoile Nord Africaine (E.N.A.) de 1926, pour affronter de nouveaux défis de développement, dans l’union et la solidarité. Une grande tiwizi/twiza (7) pour notre jeunesse !

Aumer U Lamara

Notes :

(1) Citation attribuée à l’historien grec Thucydide (5e siècle av. JC.)

(2) Référence à l’ouvrage controversé, « Les siècles obscurs du Maghreb » d’Émile Félix Gautier, édition Payot, 1927.

(3) Après l’invasion de l’Afrique du Nord en l’an 661 par la dynastie arabe des Omeyyades, les dynasties qui lui ont succédé étaient toutes autochtones amazighes : Rostémides (761), Idrissides (789), Fatimides (909), Zirides (972), Hammadites (1014), Almoravides (1040), Almohades (1152), Mérinides (1269), Hafsides (1207-1574), Zianides (1235 – 1556), jusqu’au dernier partage entre Mérinides (Maroc), Zianides (Algérie) et Hafsides (Tunisie), puis la colonisation par la régence ottomane (turque) à partir de 1512, et enfin la colonisation française de 1830.

(4) Mouloud Mammeri : « … Mais en fait, les Almohades comme les Almoravides ont bâti des États qui reposaient sur l’islam […] A aucun moment de notre histoire, nous n’avons eu le pouvoir entre nos mains. J’entends par ceci avoir le pouvoir en tant que Berbères et non en tant que sous-traitants d’un personnage ou d’une idéologie quelconque »,  in ‘’Mammeri a dit’’ , A. Aït Aïder, éd. L’Odyssée, 2009, p. 108).

(5) Conflit armé en Amérique centrale entre le Honduras et le Salvador en 1969, la guerre du foot, appelée aussi ‘’Guerre de Cent Heures’’ : 6000 morts et la chasse aux salvadoriens ; près de 15000 ont fui le Honduras : « … un nouveau type de conflit dans lequel les tensions sont suscitées par des disparités de développement et de potentiel démographique… » (A. Rouquié, revue française de sciences politiques, 1971, N°6, pp. 1290-1316).

(6) La célèbre citation de Abdelhamid Ben Badis est un exemple typique (« Chaâbu El Djazaïr muslimu wa ila el Urûba yentasib / Le peuple algérien est musulman et il a des liens de sang avec les Arabes »). U Badis dit tout sur son peuple (sa religion, ses relations avec d’autres peuples), mais oublie de dire ce qu’il est, alors qu’il signait ses articles de presse « Abdelhamid El Sanhadji » (de la tribu amazigh Sanhadja)  ! Paradoxe. Les arabo-islamistes algériens y ont vu la faille et ils exploitent l’ambiguïté jusqu’à la corde, dans les manuels scolaires, dans les médias (chants dits ‘’patriotiques’’).

(7) tiwizi (ou twiza en darja) : chantier de travail volontaire et collectif pratiqué depuis la nuit des temps en Afrique du Nord, et qui se pratique toujours dans beaucoup de régions.

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