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Tamazight, l’alphabet et les chars de… la Ligue Arabe !

Le débat actuel sur l’alphabet à adopter et à officialiser pour l’écriture de la langue tamazight déchaîne les passions. C’est une bonne nouvelle que les algériens s’intéressent au devenir de leur pays !
On peut distinguer globalement trois types de positions :

  • Ceux qui considèrent que le débat est tranché depuis longtemps par l’utilisation depuis plus d’un siècle des caractères latins, adaptés à tamazight, dans les travaux de linguistique, la production littéraire, l’enseignement et la recherche dans les universités d’Afrique du Nord. Sans rejeter Tifinagh, comme patrimoine identitaire et historique.
  • Ceux qui défendent le choix exclusif de Tifinagh, comme au Maroc,
  • Ceux qui défendent le choix des caractères arabes.

En fait, deux groupes distincts apparaissent :

  • Le groupe nationaliste (les 2 premiers) qui situe l’Algérie en Afrique du Nord, liée à ses voisins historiques dans un ensemble nord-africain et méditerranéen,
  • Le groupe arabo-islamiste qui intègre l’Algérie dans la « nation arabe » ou comme une parcelle du « monde dit arabe ». 

Une simple évidence cependant, « on peut tout faire avec une baïonnette, sauf s’asseoir dessus » (1), et on ne peut imposer indéfiniment à un peuple l’alphabet avec lequel il doit écrire sa langue, sans avoir comme seul objectif de déposséder ce  peuple de sa langue !

Sans entrer dans le métier de la linguistique, qui n’est pas le nôtre, le choix d’un alphabet pour une langue (à supposer qu’elle n’a pas déjà produit son alphabet propre) est d’abord d’ordre linguistique puis politique. C’est cet aspect politique qui semble guider une partie des protagonistes du débat en cours en Algérie.

Un bref aperçu de ce qui s’est passé dans quelques autres pays du monde permet de mieux éclairer ce débat :

  • La Turquie a abandonné les caractères arabes en 1928 et adopté l’usage des caractères latins lors de la « révolution des signes » sous Atatürk, lorsqu’elle s’est retirée de l’empire Ottoman et s’est repliée dans ses frontières nationales.
  • L’Azerbaïdjan a abandonné les caractères arabes en 1929 pour les caractères cyrilliques, après la révolution soviétique, puis adopté les caractères latins en 1990 après la fin de l’empire soviétique.
  • Le Turkménistan a abandonné les caractères arabes en 1928 pour les caractères cyrilliques, après la révolution soviétique, puis adopté les caractères latins en 1991 après la fin de l’empire soviétique et le départ des chars Russes.
  • Le Vietnam a abandonné les idéogrammes chinois et adopté l’alphabet latin en 1945, sous le gouvernement Ho Chi Minh, pour s’affranchir de l’influence de la grande Chine voisine.

Ces quelques exemples nous montrent que le choix, lorsqu’il est possible et non imposé par une puissance étrangère ou une idéologie d’essence externe, s’effectue toujours dans l’intérêt de la langue et du peuple concerné, dans un projet national.

En Algérie, lorsqu’on observe les « arguments » avancés par les tenants de l’arabo-islamisme pour le choix de l’alphabet arabe pour la langue tamazight, on est sidéré par leur teneur idéologique et même métaphysique :

  • La langue arabe est la langue du Coran  (elle serait donc d’essence divine, au-dessus des autres langues profanes du monde),
  • la langue arabe est décrétée ‘’langue de la science’’ et celle « d’un milliard de musulmans » !
  • Dans cette logique, un dirigeant de parti politique islamiste exige même d’enseigner la langue tamazight en arabe (pas seulement son écriture en caractères arabes, mais l’enseigner en langue arabe (sic)) !

Ce que projettent mais n’expriment pas explicitement, par tactique, ces adeptes de la « nation arabe » contre la nation algérienne, c’est l’exécution capitale de la langue tamazight.

D’autres l’avaient dit plus explicitement, il y a plusieurs décennies : « Lorsqu’il y aura un gouvernement musulman (en Algérie, NDLR), il coupera la tête à qui parlera une autre langue que l’arabe » (2).

Et plus tard, en 1976, comme le rapporte Mohand Saïd Mazouzi dans ses mémoires, lors de la préparation de l’avant-projet de Charte Nationale : « il y a eu un groupe de pan arabo-baathistes, et à un niveau responsable, pour réclamer pas moins que la suppression de la notion de ‘’Nation algérienne’’, au motif que l’Algérie n’est qu’une parcelle de la ‘’Nation arabe’’ » (3).

Ces groupes de pression qui s’agitent aujourd’hui pour nous fabriquer une ‘’académie-zaouiya’’, pour lui faire accomplir ce forfait, devraient regarder ce qui se passe dans le monde actuel et réfléchir avant de tenter l’aventure : faire appel aux chars de la Ligue des États Arabes, pour faire passer en force leur projet !

Le monde a changé. Ces pays ont d’autres priorités et ne seraient plus aux temps de l’ingérence au nom de l’arabo-islamisme et du panarabisme des années 1960 (4).

Nous attendons de connaître la position de l’État algérien… !

Aumer U Lamara, physicien, écrivain

Notes :

(1) Expression attribuée à Georges Clémenceau (1841 – 1929).

(2) « Lorsqu’il y aura un gouvernement musulman (en Algérie, NDLR), il coupera la tête à qui parlera une autre langue que l’arabe ». disait le cheikh qui voulait imposer ses prêches en arabe littéraire que personne ne comprenait. C’était dans la prison de Djenan-Bou-Rezg dans le sud oranais, en 1940-1943 ; in « Amar Ouzegane, Le Jeune musulman N°1, juin 1952, p.6, cité par Amar Ouerdane, in Les Berbères et l’arabo-islamisme en Algérie, édition KMSA, Québec 2003, p. 69.

(3) Mémoires de Mohand Saïd Mazouzi, J’ai vécu le pire et le meilleur, Casbah éditions, Alger 2015.

(4) Les sponsors de l’arabo-islamisme et du panarabisme semblent avoir révisé leur priorités : l’Egypte peine à contenir et réduire ses terroristes islamistes et ses frères musulmans, la Syrie est en ruine, l’Irak panse ses plaies et tente de se reconstruire, l’Arabie Saoudite est en train de détruire le Yemen voisin, joyau de l’urbanisme et de l’architecture de terre, le Qatar manipule l’islamo-terrorisme offshore et paie le prix de son aventurisme… et aux Emirats Arabes, « les jeunes Emiratis préfèrent l’anglais et ont de plus en plus de mal à écrire et lire l’arabe de manière correcte » !  (in. Le Monde diplomatique, N°766, p. 2, janv. 2018.).  

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