De “la Question berbère” au fait Amazigh

Le débat sur l’identité nationale a été impulsé de manière exemplaire au sein du PPA (Parti du Peuple Algérien) en 1949 par la publication de la brochure “L’Algérie libre vivra” (1).
Au lieu de servir de base pour des échanges fructueux afin de constituer un document doctrinaire solide dans la perspective de la guerre de libération nationale, le débat a été escamoté par les tenants de l’arabo-islamisme et mystificateurs de l’histoire.
Le fait accompli est connu et cette brochure a failli disparaître à jamais (2).
On peut affirmer que ce document a influencé les rédacteurs de la plate-forme de la Soummam de 1956.
En effet, le bon sens, l’interrogation de l’Histoire, l’appel à l’intelligence des Hommes pour construire une société démocratique ont prévalu face à l’autre camp, celui de la mystification de l’histoire, l’instrumentalisation déjà de la religion et l’art de la supercherie (voir pour cela les entourloupes littéraires de Mustapha Lacheraf, qui rédigeait alors les discours des députés du MTLD).
Sur ce point de l’identité nationale il y avait une convergence totale entre ces arabo-islamistes  du PPA-MTLD et les Oulémas. Ils se définissaient totalement dans le schéma du « royaume arabe » imposé par Napoléon III, sous lequel la machine de la forfaiture historique avait été conçue et mise en œuvre : « les bureaux arabes » arabisaient les indigènes Amazighs, les esprits, les lieux, l’état-civil, le burnous, le couscous…
Face à cette adversité multi têtes (les islamistes Oulémas, les arabo-islamistes/pan-arabes, la colonisation française arabiste), la revendication berbère se trouvait donc triplement marginalisée.

Mise en veille pendant les sept années de guerre de libération nationale, du fait que les militants étaient dans leur quasi-totalité engagés dans la lutte au sein du FLN-ALN, Cette revendication a été aussitôt combattue à l’indépendance par la panarabisme triomphant du duo Ben Bella – Nasser. Hors du nationalisme arabe et de l’islamo-socialisme point de salut !

Comme conséquence de cette marginalisation, ce qui était une revendication naturelle et légitime en 1949 devenait « la question berbère » dans la littérature, les analyses produites et la production militante.

C’est comme si une forme de minorisation a été intégrée par les militants de cette cause jusqu’à banaliser  inconsciemment le concept de « question ». Des documents produits en 2018 confirment cette rémanence du repli.

Cependant, prenons acte qu’en 2018 une part du chemin qui aurait dû être fait en 1949 ou au plus tard en 1962 vient d’être parcouru : la langue tamazight est langue nationale et officielle dans notre pays. Cette évolution, même non achevée et parfois jugée suspecte, est importante car la dynamique est lancée et il n’y aura pas de retour en arrière.

Pour cela cet esprit de « l’Algérie libre vivra » devrait guider l’action de chacun, dans la sérénité, afin de dépasser définitivement l’étape revendicative de la « question berbère » pour asseoir, de manière irréversible dans notre pays et dans toute l’Afrique du Nord, le fait amazigh, légitime et incontestable, car il est en nous, inséparable de nous-mêmes.

Il s’agit aussi de rester vigilant et de se poser la question de « la durabilité de l’arabo-islamisme » comme agent de régression et de blocage des réformes en cours : sabotages de la généralisation de l’enseignement de tamazight, tractations autour de la future académie de la langue tamazight, pollution du débat sur la graphie à adopter où même des imams qui devraient s’occuper de leurs mosquées sont devenus ‘’linguistes’’ (3), et plus grave, des déclarations de guerre contre la langue tamazight de la part d’élus de la République (4), …

Les échecs de 1949 et de 1962 ont fragilisé fortement la cohésion nationale. Il est urgent de tirer les leçons de ces échecs…

Aumer U Lamara, physicien, écrivain de langue tamazight

 

Notes :

(1) Brochure du PPA « L’Algérie libre vivra », de Idir El Watani, signature collective des 3 principaux rédacteurs (Mebrouk Belhocine, Sadek Hadjares, Yahia Hennine). Téléchargeable sur le site :

https://www.socialgerie.net/IMG/pdf/74_doc_pp_1949_ALGERIE_LIBRE_VIVRA_IDIR_EL_WATANI.pdf

(2) Un commando de militants, missionnés par la direction du PPA messaliste, avait investi l’imprimerie où avait été imprimé cette brochure afin de la détruire.

(3) des imams, des chefs de partis islamistes et des généraux se découvrent soudainement linguistes. Le génie populaire a déjà trouvé la réplique à cette épidémie : « Tous les Algériens sont des linguistes ! », pour paraphraser Fellag (« Tous les Algériens sont des mécaniciens ».

(4) La député de l’assemblée nationale, Naïma Salhi, membre d’un parti islamiste, tente vainement de se rattraper de sa première déclaration, mais elle sombre encore plus profond. Dans une nouvelle déclaration, rapportée par Médiapart, elle se définit comme moitié amazighe, moitié arabe chérifienne. Par cette circonvolution, elle se construit une double légitimité : territoriale et historique (Amazigh), et d’ordre divin (Arabe chérifienne).  La ficelle est trop grosse et le mal est fait !