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Portrait de Si Saddok ou l'Hadj d'après un dessin de M. Feraud, publié dans le journal L’Illustration en 1859
Une figure de la résistance chaouie au XIXe siècle

L’insurrection de Si Saddok Ou l’Hadj

D’après le livre d’Abdelhamid Zouzou, L’Aurès au temps de la France coloniale et des recherches personnelles à aux archives d’Aix en Provence (ANOM) et sur Gallica, le site de la BNF.

Si Saddok Ou l’Hadj est né à El Ksar des Aith/Ah Youb près de Beskerth (Biskra) vers 1790-1791, son nom complet, d’après les textes français, serait Mouhend Saddok Ou l’Hadj el Tahar memmis n (ben/fils de) el Kassen memmis n Mansour et sa mère appartiendrait également à la tribu des Aith/Ah Youb.

En 1844, quand les Français envahissent dans la région de Biskra, le dirigeant régional de la confrérie Rahmanya Si Mohammed Ou Azzouz décide de s’installer en Tunisie. Avant de partir, cependant, il nomme cinq grands moqadems, dont Si Saddok Ou l’Hadj qui exerce à partir de la zouia de Sidi Masmoudi.

En 1849, Si Saddok Ou l’Hadj aurait soutenu depuis les montagnes, avec Si Abd El Hafid, moqadem de la zaouïa de Akhennaq n Sidi Nadji (Khanga Sidi Nadji) l’insurrection de Bou Zian à Zaatcha. On rapporte qu’il aurait participé à la bataille de Ighzer n Seriana (l’oued Seriana), destinée à apporter des renforts à la ville assiégée, avec son fils Brahim. C’est au cours de ce combat que mourut le commandant Saint-Germain. Cependant, comme Si Abd El Hafid, Si Saddok échappe à la répression qui frappe les insurgés après la chute et la destruction de Zaatcha au mois de juillet de la même année.

À la mort de Si Abd El Hafid, en juillet 1852, Si Saddok devient le premier personnage de la Rahmanya dans la région. Il se tient autant que possible à l’écart des Français et refuse à plusieurs reprises de les rencontrer, contrairement à beaucoup d’autres moqadems, qui se sont ralliés, dont celui de Tolga ou celui de Akhennaq n Sidi Nadji.En 1853, pour des raisons de sécurité, il quitte Thabermast pour s’installer à El Ksar, qui est plus facile à défendre.

Plusieurs mesures des colonisateurs inquiètent les membres de la confrérie, des interdictions de se rassembler, de se déplacer en grand nombre, l’obligation pour les caïds et autres dignitaires de demander la permission de l’administration avant de s’absenter pour le pèlerinage à La Mecque, ainsi que l’ordre d’envoyer les enfants des grandes familles étudier à Hbathent (Batna) ou à Beskerth (Biskra), où une école vient de s’ouvrir.

En 1858, au moment du grand pèlerinage annuel à Adhrar Bous (djebel Bous), Si Saddok effectue une tournée dans la vallée des Aith/Ah Abdi notamment à Nareth (Nara), Inurar (Nouader), Chir, tandis que ses fils Brahim, Tahar et El Ghazali visitent les villages des Ighassiren (Rassira), du Zab Chergui, des Aith/Ah Mloul et des Bradja. Ils auraient commencé à prêcher la guerre sainte contre les français. Au marché de Tkoukth, qui clôt la série des visites de saints de l’été, on aurait vendu beaucoup d’armes.

Fin septembre, Si Saddok s’enferme à Thayttouyth (Guelaa-Djida), au-dessus d’El-Ksar et il refuse de s’entretenir avec le général Desvaux, commandant du cercle de Hbathent (Batna). En octobre son fils Brahim reprend le prêche dans la vallée des Ighassiren. Les lettres de Saddok et de Brahim commencent à circuler, elles appellent à se révolter contre les Français qui oppriment la religion. Les caïds des environs, en particulier Mohamed Srir ben Ganah, dénoncent la menace que Si Saddok représenterait avec d’autant plus d’énergie qu’ils se disputent des propriétés dans les oasis. Le mois suivant un rapport français signale que les troupes de Saddok comprennent déjà 600 hommes.

L’agitation se concrétise le 10 novembre, quand, ayant appris que l’essentiel des troupes françaises allait partir de Cirta (Constantine) pour affronter les Kabyles à Ighzer ameqrane (l’oued El Kébir), un lieutenant de Saddok, Lakhdar ben Kriba, lit une proclamation sur le marché de la ville de “Sidi Okba” et tente de soulever la population. On veut l’arrêter, mais il s’échappe et se barricade dans une zaouia en bordure de l’oasis. Une partie de la tribu des Lakhdar vient le rejoindre, Mohamed Srir, caïd de Biskra, veut les disperser, mais la résistance est vive, il est obligé de se replier et quelques-uns de ses soldats passent à l’ennemi. Ayant appris que le général Desvaux arrive de Hbathent avec de la cavalerie, les Lakhdar rebelles se réfugient dans la montagne, auprès de Si Saddok.

Tandis que Desvaux et sa petite troupe surveillent les tribus nomades en bordure du désert, Brahim descend avec la sienne aux environs de Himsounine (Mchounech). Les alliés des Français ont le projet d’encercler les insurgés, en attaquant à la fois par le nord et le sud, mais les goums et les sagas (fantassins) recrutés chez les Aith/Ah Zian et les Aith/Ah Ferah qui arrivent les premiers devant Himsounine sont surpris et mis en déroute par Brahim et ses partisans, dont des Aith/Ah Bou Sliman et Ighassiren. Le neveu du caïd des Aith/Ah Zian est tué.

Après ce combat victorieux ceux des Aith/Ah Zian qui avaient rejoint Si Saddok le quittent, mais le puissante tribu des Aith/Ah Daoud se rallie à lui.

Les unités militaires françaises reviennent une par une de Ighzer ameqrane (l’oued El Kébir) à Cirta (Constantine), ou après un bref repos, elles sont expédiées vers Beskerth (Biskra). Divers petits combats ont lieu en bas du massif de Mag Azouggagh (Ahmar Khaddou) et de Ighzer Amellel (Oued Abiod), avec des descentes des insurgés sur Lehbel ou Branis qui sont repoussées. Desvaux tente de discréditer Si Saddok en l’accusant d’hérésie dans une circulaire qui autorise les caïds à attaquer les rebelles à outrance. Desvaux rassemble une importante colonne à Beskerth qui comprend 2 900 fantassins, dont un nombre important de tirailleurs algériens, des zouaves, 400 cavaliers, une section d’artillerie, 30 sapeurs du génie, une section d’ambulance et 860 mulets de train.

Aux alentours du 10 janvier, la colonne entre dans les Aurès, avec le projet d’attaquer Si Saddok chez lui. Après une demi-journée de rude bataille du côté de Thabermast, les 1 000 à 1 500 insurgés Lakhdar, Aith/Ah Daoud, Aith/Ah Abdi, Aith/Ah Youb abandonnent El Ksar et battent en retraite. Les Français brûlent la zaouïa. Battus, lors d’un deuxième combat, les insurgés finissent par se disperser, Si Saddok s’échappe avec ses fils et environ 80 personnes, dans l’espoir de fuir en Tunisie. Les Français et leurs alliés pillent Thayttouyth pendant trois jours et dresse une stèle pour rappeler aux populations locales le sort réservé aux rebelles.

Plusieurs bandes armées commandées par des caïds des environs tentent d’arrêter Si Saddok et ses compagnons, sans y parvenir. Les accrochages causent même des morts et des blessés dans leurs rangs.

Au nord des Aurès, les alliés “arabes*” des Français retenus par la neige réussissent finalement à entrer dans l’Ighzer Amellel et attaquent les villages des Ighassiren, tandis que ceux du sud, remontés à partir de Chetmeth (Chetma), brûlent et pillent Ibaniane et Adissa. Une dépêche du ministre de l’Algérie et des Colonies qui recommande la sévérité contre les chefs de l’insurrection arrive. Finalement, Si Saddok et sa troupe sont cernés à Iralebazen près de Adermoun (Remmane) par les deux fils de Si Mohamed ben Taïeb, Si El Mihoub et Ahmed ben Nacer. Ce dernier, qui est caïd de Akhennaq n Sidi Naji (Khanga Sidi Naji) promet la vie sauve à Si Saddok et aux siens, qui acceptent finalement de déposer les armes et de se rendre.

Sur les ordres du général Desvaux, les goums du nord razzient les troupeaux des Aith/Ah Daoud et des Aith/Ah Bou Sliman et brûlent Les vilages des Ighassiren comme le village de Dcher près de Ghoufi, connu pour ses ateliers de poudre à canon et qui alimentait les insurgés. Une par une, les tribus du massif de Mag Azouggagh (Ahmar Khaddou), de l’Ighzer n  Aith/Ah Abdi et de l’Ighzer Amellel envoient des émissaires pour effectuer leur soumission. En punition de leur participation à l’insurrection, ils sont frappés de lourdes amendes et doivent livrer des otages jusqu’au paiement intégral. Au total l’administration coloniale prendra en recette la somme de 301 130 fr, payée par les tribus des Aurès à la suite de l’insurrection.

Les insurgés sont conduits à Beskerth (Biskra), où on les entasse dans la minuscule prison militaire du fort Saint-Germain, avant de transférer sous escorte Si Saddok, ses fils ainsi que les principaux meneurs de l’insurrection à Cirta (Constantine), pour les faire juger par un conseil de guerre.

La colonne française redescend du massif de Mag Azouggagh (Ahmar Khaddou), passe par Biskra et s’engage dans l’Ighzer Amellel ; elle finit de détruire Ghoufi, déporte les habitants dans les villages voisins, avec interdiction de reconstruire. Les habitants sont accusés d’avoir fabriqué de la poudre, malgré l’interdiction, c’est ce qui expliquerait ce châtiment.

À Cirta, le conseil de guerre tarde à se réunir, il faut acheminer les témoins, attendre les instructions du ministère. Le fait qu’on ait promis la vie sauve à Saddok contrarie la haute administration, il y a une enquête sur ce fait.

En juin, le médecin chef de l’hôpital de Beskerth dénonce les conditions de détention des 86 “indigènes” liés à Si Saddok au fort Saint-Germain. Les cellules sont surpeuplées. En juillet on décide de les transporter à Tazoult (Lambèse).

Le procès de Si Saddok, de ses fils et de ses lieutenants commence enfin, le 16 août 1859. Les premiers jours sont marqués par un incident. La publication dans le journal de Constantine L’Africain du 16 août d’un rapport de Desvaux entraîne l’interdiction des comptes rendus par la presse, et des débats à huis clos, en application de l’article 113 du code de justice militaire. Il semblerait que des articles accusaient les bureaux arabes d’avoir suscité cette révolte pour se mettre en valeur.

Un Ben Bachtarzi de Cirta, affilié à la Rahmanya prend en charge le coût de la défense menée par Me Gillotte, Jobity et Sansas, rejoint par M. Thuillier. La défense de Gillotte passe par la critique des caïds locaux et des officiers du bureau arabe.

Conformément aux instructions ministérielles, le 26 août, la cour martiale de Cirta condamne à mort Si Saddok, ses fils Brahim, Tahar, Ghazali, et 11 autres rebelles, Ali ben Chettouch (né en 1835 à Garta), Mabrouk ben El Hachichi (des Aith/Ah Lakhdar, né en 1830 à Sidi Okba, moqadem de la Rahmanya et conseiller de Saddok), Lakhdhar ben El Kirba (né en 1830 à Sidi Okba), Kriba ben bel Kassem, Amar bel Boukrari (du massif de Mag Azouggagh), Mohamed ben Trad (le premier à parcourir le pays avec les lettres de Saddok), Belkassem ben l’Oumbarch, Sliman ben Amar ben Zaalach, Si Ahmed ben Tahar, Si Mohamed ben Salah (né en 1823 à Sidi Okba), Djoudi bel Lachtar (ancien cheikh des Aith/Ah Zian).

On explique aux avocats que s’ils renoncent à faire appel de la décision, les accusés seraient sans doute graciés par l’administration impériale ; ils s’abstiennent donc. Et en effet, le 9 novembre, la peine de mort est commuée en travaux forcés : 15 ans pour Saddok, 10 ans pour les autres, 5 ans pour Tahar. Saddok est enfermé à El-Harrach (Maison-carrée) où il arrive en janvier 1860, Brahim aussi, puis il semblerait qu’il ait été déplacé à Calvi, puis au fort Sainte-Marguerite. Tahar est lui aussi enfermé à El-Harrach.Parce qu’il est le plus jeune et que sa santé est fragile, Ghazali est gracié, mais assigné à résidence à Cherchell. Le reste de la famille de Saddok est libre, mais assigné à résidence à Beskerth.

Si Saddok Ou l’Hadj meurt le 26 janvier 1862 à la prison de d’El-Harrach. son corps est rapatrié dans les Aurès. Il est enterré à Thabermast en février de la même année, sous haute surveillance. Plus de 300 personnes de diverses tribus y ont assisté, malgré l’interdiction.

Paul Lepic

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