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Markunda Aurès, la mémoire par le chant et par l’écrit

Le livre de Markunda Aurès fait sienne la recommandation de Omar Khayyâm : «As-tu vu le monde ? Tout ce que tu y as vu n’est rien – Ce que tu as dit, ce que tu as entendu n’est rien- Si tu as parcouru les sept climats, ce n’est rien. – Si tu es resté seul à méditer dans ta maison, ce n’est rien.»

Après avoir chanté la terre et la culture des ancêtres comme elle l’avait promis à sa grand-mère maternelle : «Quand je serais grande, je m’habillerais et je chanterais comme toi [2]», elle opte pour l’écrit autobiographique. Le décès de sa maman lui confère un devoir de mémoire et lui dicte d’écrire et de transmettre l’histoire de la lignée. Son témoignage nous livre une saga familiale répartie dans l’espace géographique en différents points de la région des Aurès et une saga marquée dans le temps historique algérien venant rappeler ou compléter d’autres récits d’auteurs algériens issus de La Casbah, au Djurdjura, en passant par Bou-Saâda pour aboutir au Sahara.

Les drames familiaux liés à l’histoire locale et ceux liés à l’histoire nationale décideront du destin familial relaté chronologiquement avec pudeur, sans haine et sans mythe, sur plusieurs chapitres. Les phrases défilent tels les grains multicolores et odorants d’un collier de jeune mariée aurésienne, ces colliers que savaient si bien réaliser sa tante Chouchana, herboriste confirmée. L’auteur décrit, sans travestir, les amoureux qui se choisissaient pour s’épouser lors des fêtes agraires et des fêtes religieuses et lorsque ces amours étaient contrariés par les mâchoires de l’histoire, l’amoureux ou l’amoureuse inconsolable pouvait se suicider telle sa tante Arma. Markunda conserve intégralement les souvenirs de ces pèlerinages qui se déroulaient, sur plusieurs jours, en présence des Azriat, ces gardiennes des danses ancestrales qui surpassaient par leur art et par leur grâce les danseuses du Bolchoï. Ses souvenirs redonnent vie à un monde semi-nomade et pluriculturel où la langue berbère, la langue arabe et parfois le français se côtoyaient et s’enrichissaient sans heurts. Depuis Apulée, Saint Augustin, Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, Tahar Ouettar, les grands-mères et les poétesses aurèsiennes, tous avaient intégré et fécondé la langue de l’envahisseur, Markunda s’inscrit dans cet arbre généalogique.

La cohabitation intergénérationnelle dans les foyers aurèsiens permettait d’accéder à la modernité matérielle sans folkloriser son âme et son passé. Markunda décrit le statut social privilégié des Aurèsiennes et leurs volontarismes y compris guerriers, de Dihya à Missika [3], à ceux des femmes de son aârch, qui ne sont pas une exception dans ces contrées. Ces femmes belles et rebelles qui avaient impressionné Isabelle Eberhardt [4] puisqu’elles lui avaient servi de modèle pour porter le burnous comme le faisaient des tantes et des cousines de Markunda. Markunda se remémore et nous offre les gerbes des «temps anciens» où les Aurèsiens vivaient naturellement dans une mixité culturelle, sociale et sexuelle constatée, analysée et décrite sans fioriture par les ethnologues et les voyageurs occidentaux. Le livre de Markunda permet de comprendre pourquoi ces gerbes se sont fanées, petit à petit, pour finir en poussière de souvenirs. Elle rappelle comment la censure pratiquée par la direction du pensionnat, où elle étudiait en 1971, l’obligera à émigrer en France et à écrire ce livre des temps bénis par l’honneur et la solidarité. S’il est un récit familial, il s’insère aussi dans l’histoire nationale de ces dernières décennies.

Entretien réalisé par D. D.

À quelle date remonte votre dernier voyage en Algérie et plus particulièrement dans les Aurès ?

Markunda Aurès : En 2011 pour des raisons familiales et le manque de temps ne m’a pas permis d’aller dans d’autres régions du pays comme je le souhaitais.

Après le chant, est-ce que l’écriture constitue un changement dans votre carrière ?

Oui, j’ai fait une pause prolongée pour le chant. L’écriture de textes pour le chant correspondait à une époque, le décès de maman m’a fait prendre conscience que je devenais la détentrice de la mémoire familiale. Cette mémoire, que je partage pour l’instant avec ma tante Massika, n’est pas uniquement familiale elle regroupe des pans de l’Histoire nationale : dans mon livre, je fais référence à Massinissa, à Saint Donat, à Dihya et aux Pères fondateurs de notre Histoire contemporaine à laquelle ma famille avait pris part.

Quel est votre statut préféré : étudiante, épouse, mère, artiste ?

Je ne peux choisir l’un sans léser les autres, pour moi, ils sont complémentaires. J’ai décidé d’écrire pour les rassembler tous et montrer à mes enfants et aux lecteurs qu’une lignée ou un destin ne peut être autonome : «Ecrire c’est échanger avec l’Autre proche et l’Autre lointain mais proche».

Selon votre livre, dans votre région et dans votre famille, vous n’avez pas attendu 1975 et l’institutionnalisation de la «journée de la femme» pour vivre et théoriser sur les «droits de la femme» ?

Non, car ce livre est une ode à ma mère et à toutes les Algériennes qui ont su vivre dignement, quel que fut le temps et quelles que furent les difficultés.

Quels sont les droits que vous estimez prioritaires pour une femme ?

Choisir son destin, c’est-à-dire choisir son cursus de formation, choisir son lieu d’habitation, choisir son époux, choisir son mode de vie. L’émancipation comporte des devoirs mais pas le déni de soi.

Vous estimez-vous ambassadrice ou militante pour les droits des Algériennes vivant en Algérie ou en émigration ?

Ni l’une, ni l’autre. Je chante et j’écris ce que j’estime être de mon devoir sans militantisme. Chaque femme doit s’exprimer selon sa personnalité ou selon les valeurs reçues.

Etes-vous «féministe» ?

Non car je suis pour la défense des idées sans conflits, je n’aime pas la guerre.

N’est-ce pas les possibilités offertes par votre famille et milieu social qui vous ont permis vos choix et de refuser le conflit ?

Certainement. Chez nous, je n’ai jamais rencontré de sexisme et de racisme. J’ai bénéficié de toutes les possibilités d’expression par la négociation et aussi loin que remonte ma mémoire, il en fut ainsi dans notre aârch.

Djoghlal Djemaâ | Militante associative

[1] Markunda Aurès, «Si on te nie, la mort t’oubliera», Edition Thélès, fin 2012.
[2] En avril 1986, habillée «comme sa grand-mère», elle chantera en «vedette américaine» à l’Olympia en avril 1986.
[3] Massika qui fut son institutrice, de son vrai nom Sakina Ziza est née à Merouana le 22 janvier 1934, elle rejoint l’ALN en 1956 en Wilaya II, elle est tuée par les bombardements de l’armée coloniale près de l’hôpital dont elle était responsable.
[4] Dont le mari était «chaoui», rappelle Markunda.
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