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Image d'illustration est issue du livre " Rouffi dans l’abîme de l’Aurès " de B. Serraillon. Livre disponible au téléchargement sur : www.asadlis-amazigh.com

Kateb Yacine : Awal n Tisdnan – La voix des femmes

Cette pièce inédite retrace le siège de Tlemcen par les Mérinides et la fondation du Maghreb central (aujourd’hui l’Algérie), par la tribu des Beni Abdelwed, originaire des Aurès, dont le chef Yaghmoracen résista victorieusement aux rois de l’Est et de l’Ouest Elle a été représentée pour la première fois le 3 juillet 1971 à Tlemcen par les élèves du lycée de jeunes filles Malika Hamidou.

La trame de l’action ici imaginée par Kateb Yacine est fondée sur l’histoire du prince Yaghmoracen (transcription arabe du berbère, Ighemracen) fondateur de la dynastie Abdelwedite qui régna au XIIIe siècle sur le Maghreb central, telle que la rapporte en particulier Ibn Khaldoun dans Histoire des Berbères (traduction de Slane t.3 : 340 et sqq). Par La Voix des femmes – l’intitulé de la pièce – Kateb Yacine certes crée mais aussi il rapporte fidèlement une histoire révolue mais vraie. Il fut une époque où les femmes avaient voix au chapitre. La mère de Yaghmoracen portait dans les sources arabes, le nom de Saout Ennissa (la voix des femmes qui serait Awal n Tisdnan ou Tidma en tamazight) à une période historique où le Tamazight (berbère) n’avait pas encore disparu de la scène. Awal n Tisdnan n’est pas seulement mère, elle est aussi diplomate, ambassadrice auprès du prince hafside avec qui elle signe un traité, tout comme la célèbre Taâzount1 que cite Ibn Khaldoun. Peu à peu, la voix des femmes disparait et il ne que reste plus que le lointain écho qui s’éloigne de plus en plus de son émetteur… Cela rappelle l’histoire du grain magique (le grain qui appelle, qui parle, qui a une voix), plus les protagonistes (et en l’occurrence ce sont des femmes) vont de l’avant, plus l’écho s’affaiblit régulièrement, doucement, jusqu’au silence total, tombal, générateur de chaos… ; la sœur devient étrangère et domestique et l’usurpatrice devient l’ayant droit. On peut remarquer que la voix du grain est liée à la culture. Tant que l’écho répondait, l’ordre (i.e. la culture) était respecté et lorsqu’il s’éteignit, la nature sauvage, les forces du mal conquirent l’espace culturel et humain…, le désordre succéda à la sérénité. C’était donc l’histoire du grain qui parle. L’écho de Awal n Tisdnan s’éteint aussi parce que la culture qui le porte et le supporte plie sous le poids d’idéologies multiples et certainement réductrices. Kateb tente d’exhumer la voix que les femmes doivent à l’instar de leurs ancêtres faire de nouveau entendre.

(1) Taâzount serait le féminin de Azoun largement connu comme toponyme (Bab Azoun à Alger) et anthroponyme.

AWAL N TISDNAN – LA VOIX DES FEMMES

Chœur de jeunes filles :
O Tlemcen, qu’il est doux d’habiter à ton altitude !
Tu es pleine de belles filles qui brillent comme le cristal.

Yaghmoracen :
Qui peut compter les étoiles ?

Chef de tribu :
Qui sait combien de fois La jeune fille qui se balance au bras d’un olivier complice et suppliant,
La jeune fille qui se penche au murmure des sources, qui sait combien de fois elle a chanté cette chanson ?

Yaghmoracen :
Qui peut compter les étoiles ? Qui sait combien de jeunes filles, qui sait combien de fois elles ont chanté cette chanson ?

On entend venir un cheval de course.

Jeune fille :
Quel est ce cavalier ?

Courtisan :
Jeune fille, ne sais-tu pas où est le Roi Yaghmoracen ?

Jeune fille :
Il est chez lui.

Courtisan :
Où se trouve son palais ?

Jeune fille :
Son palais ? Il n’en a pas.

Courtisan :
Dis-moi où il habite.

Jeune fille :
Il habite où il veut dans une maison qui marche.

Courtisan :
Que dis-tu?

Jeune fille :
Une maison qui galope, une maison qui vole, en poil de chameau.

Courtisan :
Assez ! Je te demande où est Yaghmoracen ?

Jeune fille :
Il médite sous la tente, prise dans le butin des princes qui te ressemblent.
Des têtes d’ennemis soutiennent sa marmite.
Et, lui, Yaghmoracen, fondateur du Maghreb central, Il souffle sur le feu comme un simple nomade.

Les jeunes filles quittent la scène. Entre Yaghmoracen.

Courtisan :
Seigneur Yaghmoracen, votre illustre famille descend en droite ligne du grand Idriss Premier…

Yaghmoracen :
Peut-être, mais dans ce monde on ne peut compter que sur son épée.

Courtisan :

Quel paysan !
Tant pis.
J’irai donc voir Le roi de l’Est…

Le courtisan dirige son coursier vers l’Orient

Seigneur Abou Zakaria,vous êtes trahi par Yaghmoracen.
Il s’est entendu avec Errachid, Le roi de l’Ouest.

Abou Zakaria :
Le traître sera châtié.

Courtisan :
Il sera facile de lui prendre Tlemcen.
Après quoi, vous pourrez soumettre toutes les tribus sous votre drapeau.

Abou Zakaria :
Je marche sur Tlemcen, et je lui envoie un ultimatum.
Qu’il se prépare au pire, ou qu’il vienne faire sa soumission.

Courtisan :
Yaghmoracen ne répond pas. Il renvoie nos ambassadeurs, sans prendre garde aux sommations.

Abou Zakaria :
Ce n’est pas un chef, c’est un fou furieux !

Courtisan, à part :
Quand une si grande armée l’investit de toutes parts, il sort de Tlemcen
pour livrer combat avec une poignée d’hommes !
Repoussé à coups de flèches par le corps des archers, il se replie
sous les remparts…

Abou Zakaria :
Victoire ! Dieu soit loué !

Courtisan :
Et le rebelle Yaghmoracen ?

Abou Zakaria :
Il a disparu dans le Sahara.

Jeune fille :
Tlemcen est perdue !
Les hommes d’Abou Zakaria Vont se venger sur nous.

Courtisan, à part :
Ma fortune est faite.

Abou Zakaria, même jeu :
Je cherche un homme pour lui confier Tlemcen Et le Maghreb central.
Les meilleurs chefs reculent devant une pareille tâche.

Jeune fille, même jeu :
Ils ne sont pas de taille à affronter Yaghmoracen, ce guerrier indomptable, ce lion dont on n’ose pas Aborder la tanière, et qui ne lâche Jamais sa proie.

On entend le youyou des femmes.

Jeune fille :
Réjouissez-vous, femmes de Tlemcen !
On annonce l’arrivée de Awal n Tisdnan, mère de Yaghmoracen.
Elle parle fièrement Au roi victorieux, et, dans la gueule du loup, vient le frustrer de sa victoire.

Awal n Tisdnan :
Mon fils Yaghmoracen m’envoie te dire ceci :
Il reconnaît en toi le descendant d’Abdelmoumen, qui réalisa pour la première fois l’unité du Maghreb, à la seule condition Que tu retires tes troupes.

Courtisan :
Cette femme est encore plus insolente que son fils !

Awal n Tisdnan :
Mon fils Yaghmoracen ne t’a jamais trahi.
Mais tes amis te trompent. Vois le mal qu’ils ont fait.
Ils ont pillé la ville, et poussé au massacre.

Abou Zakaria :
Nous allons entendre les chefs de tribus

Chef de tribu :
Yaghmoracen ? C’est l’homme Le plus brave, le plus redouté de la tribu des Abdelwed.

Jeune fille, à part :
Mieux que tout autre, il sait veiller aux intérêts du peuple.

Chef de tribu :
Lui seul peut soutenir tout le poids du royaume, et diriger l’État. Sa conduite, tant avant qu’après son avènement au trône, atteste une habileté extraordinaire.

Jeune fille, à part :
En ces jours de malheur, il est pour le peuple, un refuge.

Chef de tribu :
Nous désirons tous le voir revenir.

Awal n Tisdnan
Ne vois-tu pas, mon fils, que tu détruis tes propres forces en attaquant Yaghmoracen?
Le peuple de Tlemcen ne veut pas d’autre chef que lui. Tes propres chefs l’acclament, et toi-même, mon fils, en ton for intérieur, tu sais qu’ils ont raison.

Abou Zakaria :
Il m’a semblé entendre Parler ma propre mère.
Ce n’est pas pour rien que l’on te nomme Awal n Tisdnan,
Saout Ennissa, La voix des femmes…

Awal n Tisdnan :
Je viens ratifier Le traité de paix.

Abou Zakaria :
Dis à mon frère Yaghmoracen qu’il a toute ma confiance.
Je le confirme dans sa mission de gouverner Tlemcen et le Maghreb central.

Youyou des femmes, cris de joie du peuple. Musique.

Courtisan :
Seigneur, je le répète, Yaghmoracen est un ambitieux.
Il n’est pas bon de lui laisser tout le Maghreb central.

Abou Zakaria :
Je vous ai compris.
Toi, Abdelkaoui, chef des Béni Toudjinn toi, Abbas Ibn Mendil, chef des Maghraoua, et toi, Ali Ibn Hancour, chef des Melikich, vous pourrez porter La robe impériale, comme votre égal Yaghmoracen.

Courtisan, à part :
Diviser pour régner. Les Romains avaient bien raison.

Courtisan, même jeu :
Que de rois ! Que de rois !
Il faut sans cesse les jouer Les uns contre les autres.
Je m’en vais, de ce pas, quittant le roi de l’Est, voir le roi de l’Ouest…

Il reprend son galop, tourné vers l’Occident.

Seigneur, délivre-nous, et Tlemcen est à toi, avec la tête de son roi.

Roi de l’Ouest :
Yaghmoracen, ce rustre qui parle encore La langue de son désert ?

Courtisan :
Il s’acharne Contre nos familles.
Il nous chasse des villes.
Il confisque nos biens.

Première jeune fille :
Ce sont les biens du peuple.

Seconde jeune fille :
Les fameux tapis de Tlemcen
Achetés à vil prix par les grandes familles, c’est l’œuvre des paysannes.

Première jeune fille :
La petite fille qu’on rencontre à quatre heures du matin pieds nus sur les cailloux Et l’hiver dans la neige, pour qui travaille-t-elle ?

Seconde jeune fille :
Au métier à tisser la laine, de l’aube au crépuscule, réprimant ses soupirs avec les rêves de l’enfance, la petite fille qu’on rencontre à quatre heures du matin pieds nus sur les cailloux et l’hiver dans la neige,
Pour qui travaille-t-elle ?

Chœur des jeunes filles :
Pour qui travaillons-nous?

Musique : L’oppression millénaire des femmes et des jeunes fille. Le travail reprend, après le cri de la révolte.

Première jeune fille :
C’est le premier tapis que je termine.

Seconde jeune fille :
Il est très beau.

Crieur public, après un battement de tambour :
Citoyens de Tlemcen !
Le roi Yaghmoracen a dû quitter la ville. Les troupes du roi de l’Ouest sont à nos portes !

Seconde jeune fille :
Suis-moi vite.

Première jeune fille :
Et le tapis ?

Seconde jeune fille : 
Je te dis de me suivre.

Première jeune fille :
Je viens.

Seconde jeune fille :
Ton tapis, tu le prends ?

Première jeune fille :
Tu veux que je le laisse à nos envahisseurs ?
Ce tapis qui m’a pris les heures de ma jeunesse, je veux dormir sur lui de mon dernier sommeil.

Seconde jeune fille :
J’emporte aussi le mien.

Première jeune fille :
Voici le puits.

Seconde jeune fille :
Tu tiens la corde ?

Première jeune fille :
Oui.

Seconde jeune fille :
Laisse toi glisser au fond du puits.

Première jeune fille :
Je descends. Ah !…(Elle pousse un cri)

Seconde jeune fille :
Ma sœur !

Première jeune fille :
Oui!

Seconde jeune fille :
Tu es blessée ?

Première jeune fille :
Non, presque pas.

Seconde jeune fille :
Tu es dans l’eau ?

Première jeune fille :
Pas encore.

Seconde jeune fille :
Où es-tu donc ?

Première jeune fille :
Sur le tapis.

Seconde jeune fille :
Le tapis ?

Première jeune fille :
Oui, je flotte sur lui.

Seconde jeune fille :
Attends, j’arrive…
Je flotte, moi aussi!

Première jeune fille :
Tu avais raison, c’était un grand tapis.

Un temps.

Seconde jeune fille :
Les soldats ne se montrent pas.

Première jeune fille :
Il faut attendre.

Seconde jeune fille :
Et s’ils allaient descendre au fond du puits ?

Première jeune fille :
J’ai tranché la corde

Musique.

Chœur des jeunes filles :
Nous entrons dans la mort sur le tapis des rêves.
Le tapis de nos rêves, c’est la suprême ressource, le fruit du délicat labeur des femmes, et la corde tranchée c’est le saut dans le vide, le sabordage au bout duquel nous entrons dans la mort sur le tapis des rêves.
Sur les tapis de haute laine jetés au fond des puits
Heures de la défaite, sur les tapis où sont noyés
Des rêves de jeunes filles, nous passerons ces noirs moments, mais nous mourrons ensemble Et sans subir l’outrage.

Tambour.

Crieur public :
Habitants de Tlemcen!
Le roi Yaghmoracen revient dans notre ville!
Il a triomphé du roi de l’Ouest!

Cris de joie. Youyou des femmes.
Les jeunes filles reprennent le couplet initial. Solo de flûte.

Chœur des jeunes filles :
O Tlemcen, qu’il est doux d’habiter à ton altitude!
Tu es pleine de belles filles qui brillent comme le cristal.

Yaghmoracen :
Qui peut compter les étoiles ?
Qui sait combien de jeunes filles, qui sait combien de fois elles ont chanté cette chanson ?

Première jeune fille :
Chante avec moi, ma sœur,
La paix est revenue !

Seconde jeune fille :
Pas pour longtemps, hélas…

Chef de tribu :
Vers la fin de sa vie, Yaghmoracen subit trois défaites successives
devant les rois de l’Ouest.
En mariant son fils Othman dans la famille du roi de l’Est,
Il sait que le danger est toujours à l’Ouest.

Yaghmoracen à Othman :
Ne te flatte pas, mon fils, de pouvoir lutter contre les Béni Merrin.
Ne sors jamais en rase campagne pour leur livrer bataille.
S’ils viennent t’attaquer, sois à l’abri de tes remparts.

Chef de tribu :
Cernée de toutes parts,et toujours sur la défensive, trois fois déjà Tlemcen à repoussé l’envahisseur.

Première jeune fille :
La première fois,Le roi de l’Ouest passe quarante jours à abattre les arbres.

Seconde jeune fille :
Il dresse des catapultes, et autres machines de guerre.

Première jeune fille :
Il se heurte aux murailles, qu’il trouve inébranlables.

Seconde jeune fille :
La seconde fois, il se retire, après sept mois de résistance…

Première jeune fille :
Pour revenir en vain une troisième fois

Chef de tribu :
Cette fois, la quatrième, il est bien résolu à ne plus repartir.
Depuis un an, il se prépare.
Un mois avant le Ramadhan, il prend position dans la grande plaine à l’ouest de la ville.

Première jeune fille :
Autour de nos remparts réputés imprenables, il ordonne d’élever une haute muraille bordée d’un fossé très profond.

Seconde jeune fille :
Son aimée entoure la ville comme le halo entoure la lune.
Un esprit, un être invisible aurait de la peine à y pénétrer.

Chef de tribu :
En même temps, il envoie une partie de ses troupes dans le Maghreb central.
Oran, Mostaganam, Ténés, Cherchell, Médéa, Miliana,
Et finalement Alger, tombent sous son pouvoir.
Chaque jour, inlassablement, il attaque Tlemcen, qui résiste à tous les assauts.

Première jeune fille :
Chaque jour, il nous bombarde.

Seconde jeune fille :
D’énormes boulets de grès ou de marbre sont lancés sur nous par les catapultes.

Première jeune fille :
Tlemcen ne se rend pas.

Chef de tribu :
De son côté, le roi de l’Ouest ne se laisse pas décourager.
Pendant le rude hiver qu’il passe sous la tente, il fait bâtir sa résidence, des palais magnifiques, des bains, un hôpital, une mosquée dont le minaret atteint quarante mètres de hauteur.

Première jeune fille :
La salle des prières longue de trente mètres, est divisée en treize nefs par des colonnes d’onyx.

Seconde jeune fille :
On y entre par treize portes.

Chef de tribu :
Il fonde ainsi sa propre ville, Mansoura, La Victorieuse, qui étouffe Tlemcen, se substitue à elle, l’isole du pays, la prive de tout commerce.
Le roi de l’Ouest se sent sûr de vaincre, il tient la route des caravanes qui vont troquer le sel contre la poudre d’or et les esclaves du Soudan.

Courtisan :
Majesté, vous avez reçu les ambassadeurs des rois de Tunis, de Bougie, d’Égypte, de Syrie… Vous êtes le roi des rois. A Mansoura, La Victorieuse, on trouve des marchandises, et des négociants de tous les pays. Tandis qu’à Tlemcen, cent vingt mille personnes sont mortes des suites de la famine. Les rebelles ne se nourrissent plus que de rats, de serpents, et même de chair humaine. Ils arrachent les toitures de leurs propres maisons pour se procurer du bois à brûler.
Enfin, savez-vous ce que coûte un chat ou un chien chez vos ennemis ?
Un dinar et demi d’or monnayé.

Roi de l’Ouest :
Un dinar et demi ! Ha ! Ha ! Laisse-moi rire !
Il faut être un chien pour valoir si cher au milieu de ces chiens sauvages !
Qu’ils crèvent tous, jusqu’au dernier.

Courtisan :
Le roi de l’Ouest
Se sent sûr de vaincre, il tient la route des caravanes qui vont troquer le sel contre la poudre d’or.

Musique. L’esclave Abou Saâda pleure son maître exécuté par ordre du roi de l’Ouest.

Abou Saâda :
Écoutez la navrante histoire de l’homme sans patrie, l’esclave de naissance Et l’eunuque sans vie Le vil impuissant que je suis. Non, ce n’est pas pour rien qu’on me relègue Avec les femmes! Peut-on descendre plus bas que moi?
Jamais je ne tiendrai dans mes bras une épouse et jamais, un enfant ne me dira : mon père. Mon maître Abou Ali Était mon seul ami.
Homme de cœur et d’esprit, il dénonçait la tyrannie.
Le roi de Mansoura le fit décapiter sur la place publique, et me voici dans son palais avec les livres de mon maître, et c’est ainsi que la victime est au service du bourreau!

Première jeune fille :
Esclave, frère des femmes !

Seconde jeune fille :
Ton histoire nous parvient, malgré les murs qui nous séparent!

Abou Saâda :
Mon très cher maître Abou Ali ! C’est ta tête sanglante que je tiens dans mes bras. Je cours mille dangers pour l’arracher à la muraille où le roi la fit exposer, et il me faut comme un voleur enterrer dans la nuit ce fier visage !

Première jeune fille :
Esclave, frère des femmes !…

Abou Saâda :
0 fille de Tlemcen ! Écoute, reçois l’appel des opprimés de Mansoura !

Première jeune fille :
O Mansoura, La Victorieuse, chacune de tes pierres nous demeure étrangère.

Seconde jeune fille :
O Mansoura, La Victorieuse, ta richesse ne vient que de notre misère !

Abou Saâda :
O Mansoura, La Victorieuse, comme je voudrais te voir en ruines!

Musique. Les deux villes s’unissent dans leur haine de la tyrannie.

Chef de ribu à part :
Tlemcen ne se rend pas le roi Othman se bat au milieu de ses hommes. Ses audacieuses sorties, surprennent les assiégeants. Il leur inflige de lourdes pertes, il disparaît subitement à la cinquième année du siège. La reine mère, aussitôt, appelle ses deux fils Abou Hassan Moussa Et Mohamed Abou Zian.

Reine mère :
Mes enfants, votre père est mort, peut-être empoisonné. Dans l’état d’épuisement où se trouve la ville, une lutte entre vous ne profiterait qu’à l’envahisseur. La parole est à la tribu. voici les chefs des Abdelwed. Ils ne savent encore rien.

Chef de tribu :
Où est le roi Othman ?

Reine mère :
Il est malade.

Chef de tribu :
Il était avec nous tantôt. Il n’a pas pu tomber malade au point de ne pouvoir nous dire un mot.

Reine mère :
C’est impossible.

Chef de tribu :
S’il est mort, dites-le nous.

Moussa :
Et s’il était mort, que feraient les chefs De notre tribu ?

Chef de tribu :
Nous désignerions, avec ton accord, Abou Zian, ton frère ainé…

Moussa :
Devant vous, j’embrasse La main de mon frère.

Chef de tribu :
Votre mère a tout arrangé. Awal n Tisdnan votre bisaïeule, n’aurait pas agi autrement

Cris de joie, youyou des femmes.

Chef de tribu :
Aujourd’hui, comme chaque jour, Les Beni Abdelwed sortent de leurs remparts. Ils se battent si bien que le roi de l’Ouest ne cache pas son étonnement…

Aïcha :
Il voit Tlemcen changer de chef sans affaiblir sa résistance.

Petite fille :
Dis, maman, qu’est-ce que c’est qu’un mouton ?

Aïcha :
Un mouton, ma fille,n c’est un animal.

Petite fille :
Dis, maman, un mouton, ça ressemble à un rat ?

Aïcha :
Pauvre enfant, tu es née au temps des rats et des serpents ! Tu n’as jamais couru après l’agneau cherchant sa mère… Mais où sont les troupeaux Qui rentraient à Tlemcen, jadis, au crépuscule ?…

Légère reprise de la flûte.

Petite fille :
Dis, maman,qu’est-ce que c’est qu’un mouton ?

Aïcha :
Un mouton, ma fille, est un animal qu’on ne trouve plus dans cette ville, le dernier a été vendu pas moins de sept dinars…

Chef de tribu :
J’ai faim ! Je meurs de faim !

Jeune fille :
Ah ! Que la guerre cesse, et qu’on retrouve le goût du pain!

Garde :
Le peuple crie misère. Il hurle et se lamente aux portes du palais, et moi-même, si je n’étais pas de garde royale, je crierais moi aussi : J’ai faim ! Je meurs de faim !

Jeune fille :
Ah ! Que la guerre cesse, et qu’on retrouve le goût du pain !

Abou Zian :
Faites venir ces malheureux. Qu’ils entrent dans le palais.

Jeune fille :
Un reste de cheval…

Chef de tribu :
Une poignée d’orge…

Jeune fille :
Des feuilles d’oranger…

Abou Zian :
C’est toute ma nourriture.

Reprise de la flûte, puis on entend tout proche le cri d’un veau.

Veau :
Meuh !

Garde :
Halte-là ! qui vive ?

Aïcha :
Je vais voir Abou Zian.

Garde :
Pas avec ce veau !

Aïcha :
Je n’ai que lui au monde, et cette petite fille. J’ai perdu tous les miens dans cette guerre interminable.

Garde :
Allons : va-t-en d’ici.

Aïcha :
Je veux le voir.

Garde :
Halte-là, te dis-je.

Abou Zian :
Laisse-la venir avec son veau et sa fille.

Aïcha :
Seigneur, j’ai une idée.
Il suffit de gaver ce veau pour l’envoyer à Mansoura. Le sultan d’en face ne pourra plus croire que Tlemcen est à l’agonie, et il n’entendra plus monter les cris de famine.

Abou Zian :
Que tous les citoyens donnent une poignée d’orge à cette femme pour son veau.

Garde :
Bravo, la vieille !

Chef de tribu :
Le roi perd la raison, pour offrir ainsi à nos offenseurs un festin de plus pris sur notre vie !

Aïcha :
Citoyens, citoyennes, soyez généreux, une poignée d’orge pour Tlemcen !

Chœur des jeunes filles :
Une poignée d’orge pour Tlemcen !

Petite fille :
Mange, mange, mon petit veau, bientôt, tu vas aller toi aussi à la guerre.

Aïcha :
Attention; attention! Laissez passer le veau d’Aïcha ! Va ! Fils de vache ! Je t’accompagne à Mansoura.

Elle est arrêtée par la garde du roi de l’Ouest.

Garde :
Halte-là !

Aïcha :
Le criminel. Il a tué mon veau !

Garde :
Viens avec moi chez le sultan.

Aïcha au roi de l’Ouest :
Seigneur, l’un de tes archers vient de cribler mon veau de flèches. Un si joli veau !
Ne pleure pas, ma petite fille !

Roi de l’Ouest :
Vous avez à Tlemcen de si belles bêtes ; Et vous mangez des rats ?

Aïcha :
Les rats, c’est pour les chats. Et les chats de Tlemcen sont si gras qu’ils ne bougent plus. C’est pourquoi on ne les voit pas sur les toits de la ville.

Roi de l’Ouest :
Tu prétends que Tlemcen ignore la famine ?

Aïcha :
On en a vu d’autres.

Roi de l’Ouest :
Cette fois, le siège dure depuis huit ans;

Aïcha :
Huit ans ? qu’est-ce que c’est ?

Roi de l’Ouest :
Par Dieu, qu’elle est jolie !

Petite jeune fille :
Maman !

Roi de l’Ouest :
Holà, esclave ! Qu’on chasse cette sorcière, qu’elle retourne à Tlemcen, et qu’ils dévorent son cadavre Le jour où elle mourra.
Quant à sa fille, qu’on la conduise dans mon harem.

Aïcha :
Ne pleure pas, ma fille. (Plus bas : )
N’aie pas peur, voici un message
Des femmes de Tlemcen aux femmes de Mansoura. Remets-le à l’esclave qui viendra te conduire au harem du sultan.

Abou Saâda, à part :
Malheureuse petite fille, avant la fleur de l’âge, subir le viol bestial,
Et n’avoir plus A qui se plaindre ( Plus bas : )
Viens, donne-moi ton message je vais te présenter aux femmes du sultan au public : oui, j’ai changé de camp je ne suis plus l’esclave du roi je suis l’ami des femmes, le roi ne vient-il pas de nous mettre aux arrêts ? Incroyable, mais vrai il est jaloux de ses eunuqes !

Aïcha :
Bonjour, ville de Tlemcen

Garde :
Halte-là ! Qui vive ?

Aïcha :
Moi, retour d’une mission héroïque entre toutes !

Garde :
Abou Zian roi est occupé, il est avec Ibn Hadjef gardien des magasins de blé. On les entend d’ici…

Abou Zian :
Dis-moi la vérité, combien nous reste-t-il dans les réserves de Tlemcen ?

Ibn Hadjef :
Seigneur il doit rester de quoi tenir deux jours.

Abou Zian :
Seulement deux jours ? Il se ressaisit
Bien, retire-toi et garde le secret

Garde :
Voici Moussa, le frère du roi.

Aïcha :
Et voici Dâd la gouvernante des dames du palais.
On dirait qu’elle apporte, elle aussi, un message.

Dâd :
Les dames de votre palais, les demoiselles De votre famille, m’ont chargée de vous dire ceci quel plaisir pourrons nous avoir à vivre plus longtemps ?
Vous êtes aux abois. L’ennemi s’apprête à vous abattre. Encore quelques instants,t vous allez succomber Épargnez-nous la honte de la captivité. Ménagez en nous votre honneur, donnez-nous la mort de vos propres mains.

Moussa :
Elles ont bien raison. Il ne faut pas Les faire attendre.

Abou Zian :
Attendez encore trois jours, ce terme passé, faites-les égorger par nos mercenaires puis nous ferons ensemble une dernière sortie nous combattrons jusqu’à la mort. Et Dieu accomplira sa volonté

Moussa :
Tu vas attendre, encore attendre, toujours attendre ; Elles seront déshonorées, et nous avec elles !

Musique, jeune homme et jeune fille au jardin du palais royal.

Jeune homme :
Voici la rose prise à la gorge et penchée sur sa tige à bout de son destin

Jeune fille :
Si tu m’aimes, tue-moi !

Jeune homme :
Et comment supporter l’agonie de la rose sans vouloir l’égorger ?

Jeune fille :
Si tu m’aimes, tue-moi !

Jeune homme :
Dois-je égorger la rose ou consentir à sa profanation ?

Lumière sur Mansoura.

Abou Saâda :
Les femmes de Tlemcen se préparent à la mort, et tout dépend de moi, l’esclave du roi de Mansoura. Petite fille, viens avec moi tu passeras tous les postes de garde, il suffit de jeter un peu de poudre d’or pour endormir ces grands enfants. Va dire aux filles de Tlemcen que Mansoura est avec elles.

La petite fille franchit les portes et retrouve Aïcha.

Petite fille :
Dis, maman…

Aïcha, à part :

Je comprends mieux pourquoi les marabouts, courent les rues en ces temps de famine, la faim donne des visions, il m’a semblé à l’instant même revoir ici ma petite fille !

Petite fille :
Les filles de Mansoura t’envoient ce pot de miel

Abou Saâda, à part :
Aucune muraille n’arrête la petite fille qui cache un pot de miel. Dans ses murailles allons, je dois agir, que fait le roi de l’Ouest ? Assis devant la glace, il se teint la barbe au henné c’est l’heure de la sieste.
Il va se mettre au lit en attendant que la teinture produise son effet. Allons je dois agir !
Suis-je venu au monde pour être le serviteur d’un maître sanguinaire qui n’oubliera jamais entre le viol et le massacre de se teindre la barbe et de se parfumer ?

Jeune fille, à part :
Où est l’ami qui tarde à me tuer pour me rejoindre ?

Jeune homme, à part :
Si j’étais dupe d’un scrupule ?
Et si elle attendait De moi le coup de grâce ?

Jeune fille :
Si tu m’aimes, tue-moi

On entend amplifié, un puissant ronflement royal.

Abou Saâda :
Il dort, c’est le moment
Tyran, tyran maudit, tu vas payer ta dette de sang
Cri de mort du sultan.

Musique. Lumière sur Tlemcen. Duo de jeunes filles.

Première jeune fille :
Pleurons l’ami qui tarde à nous tuer pour nous rejoindre,

Seconde jeune fille :
Pleurons la proie qui tarde exposée à tant de rapaces !

Première jeune fille :
Pleurons l’ami qui tarde et ne sait plus tenir son arme

Seconde jeune fille :
Pour lui surtout, nos larmes sont cruelles.

Première jeune fille :
A son bras hésitant, pèse l’ardent mépris des vierges.

Seconde jeune fille :
N’attendons plus rien de l’amour des hommes.

Première jeune fille :
Pleurons l’amant qui tarde A nous tuer pour nous rejoindre !

Seconde jeune fille :
Pleurons la proie qui tarde Exposée à tant de rapaces !

Première jeune fille :
Pleurons l’amant qui tarde Et ne sait plus tenir son aime !

Seconde jeune fille :
Pour lui surtout, nos larmes sont cruelles
A son bras hésitant, pèse l’ardent mépris des vierges
vierges.

On entend galoper un cheval de course.

Première jeune fille :
Écoute…

Seconde jeune fille :
Ce cavalier à fond de train…

Première jeune fille :
Il vient de Mansoura !

Crieur public :
Le roi est mort assassiné !

Abou Saâda :
Je l’ai poignardé d’un seul coup en plein ventre, Dieu me pardonne !

Hurlements de douleur des femmes du palais

Femmes lamentez-vous, il faut jouer la comédie.
Mais je sais qu’en secret vous pousserez des cris de joie car vous allez rentrer enfin dans vos foyers le roi de l’Ouest est mort, et avec lui la guerre

Abou Zian :
Convoquez tous les chefs de la tribu des Abdelwed, le nouveau roi de Mansoura va retirer ses troupes

Cris de joie des femmes de Tlemcen et de Mansoura.

Abou Saâda :
Moi l’esclave et l’eunuque, j’ai mis fin à la guerre, j’ai dénoué la tragédie

Deux sbires du palais traquent Abou Saâda. Ils vont le mettre à mort.

Premier sbire :
C’est lui l’assassin !

Second sbire :
Tuons-le ! Coupons-le en morceaux !

  Premier sbire :
Et qu’il ne reste plus un cordon de ses souliers !

Abou Saâda :
Je meurs martyrisé :
Comme mon maître Abou Ali, mais on peut dire que je suis la dernière victime du roi Abou Yacoub.

FIN

Cette pièce théâtrale  de Kateb Yacine a été publié pour la première fois dans la revue Awal | n°3 |1987
En raison de son caractère inédit, cet pièce a été reproduite par Bassem Abdi, exclusivement pour le site inumiden.com


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