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Les conséquences de la révolte pacifique du Rif

La révolte pacifique dans le Rif, mue par des revendications d’ordre social et identitaire, ne peut être perçue aujourd’hui comme un événement singulier, sans lendemain.

Certes, le Rif a ses spécificité historiques, mais le passif de l’État central marocain dans le processus d’intégration de la région du Rif dans la nation marocaine est immense. Les arrestations actuelles, les tortures et les simulacres de procès à venir ne feront qu’amplifier le conflit et accélérer le mouvement vers une impasse propice à la radicalisation. Les jeunes Rifains servent aujourd’hui de mercenaires (1) à Molenbeek, au Pays-Bas et ailleurs, pour la cause du salafisme qui n’est pas la leur ; il serait désastreux d’en ouvrir un autre front à l’intérieur du Maroc.

La seule voie reste le dialogue, sans ruse, pour aller vers une refonte de l’État marocain et la mise en œuvre de solutions politiques, culturelles et économique qui intègrent cette région, mais aussi toutes les autres régions marginalisées du pays.

Pendant des siècles, le Rif a assuré seul la défense du territoire marocain contre les incursions des armées européennes (espagnoles, portugaises, …), sans l’aide du makhzen. Pire, la violence des mehallas du sultan, pour la levée de l’impôt par la force, s’ajoutait souvent à celle de l’occupant des côtes nord-méditerranéennes.

Ce qui se passe au Rif aujourd’hui aura certainement des répercussions sur tout le Maroc et probablement sur toute l’étendue de l’Afrique du Nord. C’est une évidence historique : dans les dix derniers siècles, les grands mouvements politiques qui ont bouleversé l’Afrique du Nord sont toujours venus de l’Ouest (unification par les Almohades, par les Almoravides, création de mouvements de libération nationale (2) impulsés par la guerre du Rif, …).

Ce qui se déroule au Rif marocain indiquera la voie à suivre pour tous les autres pays (Algérie, Tunisie, Libye, …) : engager l’intégration de l’ensemble des régions du pays dans un État central légitime ou accélération de processus divers de morcellement / tribalisation (ou re-tribalisation) (3).

Les arguments poussant vers ce morcellement sont malheureusement nombreux, qui disqualifient l’État central. Ces États post-coloniaux sont généralement jugés illégitimes par les citoyens pour diverses raisons selon le pays : archaïsme politico-religieux au Maroc, prise du pouvoir par la violence et prédation des richesses nationales en Algérie, privatisation de l’État par une tribu en Libye à l’époque Gaddafi, verbiage démocratique bourguibien puis dictature Ben Ali en Tunisie). Ils ont cependant un handicap commun qui les disqualifie encore plus par rapport à l’histoire multimillénaire du sous-continent : leur vassalisation (4) par rapport à l’arabo-islamisme et à l’Orient musulman et le déni de la réalité des peuples d’Afrique du Nord.

C’est un fait, ces États centraux actuels ne représentent pas les pays réels, du Maroc à la Libye, sur tous les plans structurant un pays (plan historique, sociologique, culturel, linguistique, …).

Certes, ces États centraux disposent de la force symbolique (armée, police, école, main-mise sur la religion, une justice aux ordres, etc.). Ils semblent donc indestructibles et non réformables sur l’essentiel. Mais l’histoire nous donne de nombreux exemples de mastodontes qui se sont effondrés en quelques semaines, voire en quelques jours. Plus proche de nous, et qui nous concerne est l’exemple libyen…

Devant ce constat d’échec, entendu souvent,  »cet État est illégitime et non réformable », il est aisé de deviner la suite :  »alors, prenons notre distance par rapport à cet État central, par la revendication de régions autonomes et/ou indépendantes dans lesquelles nous pourrons reconstruire cette légitimité  ».

Cette conclusion est, de notre point de vue, l’essence même de l’argumentation des mouvements autonomistes actuels (MAK, RPK, mouvement autonomiste rifain, du Mzab, de l’Aurès, du Sud algérien, …) et probablement ceux à venir (?). Le cas du Sahara Occidental revêt, lui, un caractère particulier ; il a été modelé dès sa création dans cette vassalité à l’arabo-islamisme (5).

En toute chose, il est préférable de rechercher une bonne solution (sinon la meilleure) pour un vrai problème. La solution  »pousse-bouton » (à la mode dans le monde) de l’autonomie est, pour nous, synonyme de retribalisation/morcellement ; elle est plus une manifestation d’un atavisme ancestral de repli vers la tribu, zone refuge où les règles sont connues et acceptées de tous. Les temps ont changé, ils sont à l’édification d’ensembles cohérents, solidaires. Une Afrique du Nord réelle, ou  »Grand Maghreb », selon les dénominations données par d’autres, devra être l’objectif à atteindre. Il fallait d’abord nommer cet objectif par nous-mêmes pour pouvoir l’atteindre ; nos compatriotes l’ont fait : c’est notre Tamazgha.

Plutôt que de pousser vers le morcellement extrême, il s’agit d’investir cet État central, dans chacun des pays, pour pouvoir le réformer et lui reconnaître enfin cette légitimité fondamentale.

Les voies sont multiples et les obstacles nombreux :

* Des capitaux colossaux des pays du Golfe sont injectés dans l’économie pour supporter cette vassalité et maintenir la pression culturelle, religieuse et diplomatique.

* Des manipulations machiavéliques de l’Histoire pour fabriquer des minorités ethniques à partir des groupes linguistiques bien réels (la Kabylie, le Rif, le Mzab, les Touaregs,…). Cette perversion avait déjà été utilisée par la colonisation française. L’objectif est de dévier le débat sur l’identité nationale vers les  »minorités » et autres  »peuples autochtones » à la marge, ou même venus d’ailleurs (6), sortes de réserves indiennes à tolérer, et ainsi garder Le  »Maghreb utile » dans le giron de l’arabo-islamisme,  »partie intégrante de la nation arabe », selon la formule consacrée.

* L’acharnement actuels des islamistes, relais des pouvoirs centraux et des Emirats orientaux, pour combattre toute velléité d’autonomie de Tamazgha par rapport à l’arabo-islamisme est révélateur de l’importance de l’enjeu. Les blocages et sabotages actuels contre les langues tamazight et darja/l’arabe dialectal (dont le refus actuel de la reconnaître et de l’introduire à l’école), qui sont l’expression du pays réel, nous renseigne sur le niveau de mobilisation engagée. C’est prendre acte que le processus en cours de ré-islamisation/wahhabisation s’accompagne systématiquement de la renonciation à la souveraineté nationale et pour la disparition de notre nation dans le mythique khalifat islamique, supposé sans frontière, mais commandé par les Emirs du Golf. Notre société a le devoir de s’opposer et de mettre en échec cette prétention à l’asservissement.

Des réponses que donnera l’État central marocain au soulèvement aujourd’hui pacifique du Rif, de la réaction des autres États de Tamazgha, et de la mobilisation de toutes les autres régions, dépendra la rupture et le renouveau historique et culturel tant attendus pour notre sous-continent nord africain, berceau de l’humanité.

Les temps des demi-mesures et des ruses nous ont menés à l’impasse, d’autres l’ont dit explicitement avant nous : « Qu’est-ce qu’une culture sinon un instrument de libération ? Pour que la culture berbère de ce temps soit un instrument d’émancipation et de réel désaliénation, il est nécessaire de lui donner tous les moyens d’un plein développement. Elle ne peut pas être une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu’admise. Aucun domaine ne doit être en dehors de sa prise ou de sa visée. Rien de ce qui est humain ne doit lui être étranger… » Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens, p. 56.

Aumer U Lamara, écrivain

Auteur de l’essai historique en tamazight :  »Muhend Abdelkrim, di Dewla n Ripublik (Du temps de la République du Rif, 1920-1926), éditions L’Harmattan, Paris, 2012.

Notes :

(1) La majorité des terroristes islamistes qui a perpétré les massacres de Paris en 2015 (Bataclan, stade de France, mitraillage de plusieurs brasseries,…) étaient des Rifains de Molenbeek, dans la banlieue de Bruxelles.

(2) les fondateurs de l’Etoile Nord Africaine (E.N.A.) s’inscrivaient totalement dans la continuité de la lutte de libération rifaine et de la stratégie d’Abdelkrim.

(3) la première résistance de Jugurtha contre Rome c’était lorsqu’il s’opposa au morcellement de la Numidie, suite au partage entre les héritiers, conseillé par des émissaires romains  »bienveillants ». Le dépeçage appliqué était le prélude à l’invasion programmée par Rome.

(4) Notamment le discours de Mohammed V dans les jardins d’El Mendoubia à Tanger, le 10 avril 1947,  »Le Maroc est un pas arabe, il rejoindra la ligue arabe ». Le parti nationaliste arabe, l’Istiqlal de Allal El Fassi, lui avait alors forcé la main.

(5) Asif Azeggagh / Seguiet el Hamra / Rio de Oro / Sahara Occidental, était dénommé formellement  »République Arabe Sahraouie Démocratique » (RASD). Boumédiène en était le principal instigateur.

(6)  »Amazighs Berra » (Amazighs dégage / dehors) : écrits sur les murs de Berriane et Ghadaïa par les jeunes Chaambis, chauffés par le wahhabisme, pour instaurer un khalifat islamique, s’inscrit dans cette vision  »des minorités amazighs »… à éradiquer. Le procès de Médéa où l’on juge les mozabites qui sont agressés et qui se défendent et non les agresseurs est un écho de l’État algérien à cette stratégie pro-orientale.

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