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C'est avec ces éléphants qu'Hannibal a pu traverser les Alpes

D’où venaient les éléphants puniques ?

ABSTRACT: The use and provenance of the elephants by the the Punic army may sound weird. Yet, it leads to an interesting quest regarding their original habitat or how they were  tamed. Until recently, it was admitted that the Sahara had started to become a desert some 86,000 years ago. However, a group of German scientists found out that the process may have started 7M years ago instead! This huge discrepancy raises a great deal of questions about former Neolithic cultures or animal population in North Africa. The Tizi n’Ajjer rock art roughly dates back to 6,000 or 8,000 years ago. The latest Moroccan Homo sapiens is thought to be 315,000 years old. The existence of sparse microclimate areas accounts for continuing species like the African crocodile or the Atlas lion, which both became extinct in modern times only. Moreover, an endemic brand of the African elephant existed during the Punic period until the arrival of the Romans. It seems that the elephant population disappeared mostly due to the impact of the human presence. From west to east, the Amazigh (Berber) groups had learned to be acquainted to the elephants provided the natural environment was adequate for them to exist. Consequently, the elephants became an opportunity for the Punics to interact with the ‘Libyans’, who could capture or even tame them. Thus, it became another key connection between the two communities. C.S

Parfois, une simple curiosité peut mener sur des chemins inattendus. Au cours d’un travail de recherche consacré aux relations entre les territoires puniques et amazighes, la quête des origines des éléphants de l’armée carthaginoise a été soulevée. Où les Puniques allaient-ils donc pour capturer ces éléphants ? Quels moyens avaient-ils pour les domestiquer ?

            L’éléphant africain peuple aujourd’hui les savanes subsahariennes. De nombreuses effigies préhistoriques attestent malgré tout de sa présence dans le nord de l’Afrique. Sachant que le Sahara était encore inexistant, cela ne suscitait donc aucune surprise. En effet, on pensait que la désertification datait d’environ 86 000 ans. Or les travaux d’une équipe de chercheurs allemands, procédant à des analyses dans la région du lac Tchad, ont révélé que le procédé de désertification aurait commencé il y a 7M d’années ! Il se serait étalé sur des milliers d’années permettant aux poches humides de subsister. « La découverte et l’analyse de formations dunaires fossiles au Tchad par des chercheurs du CNRS conduisent à réviser l’estimation de l’âge du Sahara. Le désert chaud le plus vaste de la planète ne serait pas âgé de 86 000 ans, comme on le croyait, mais d’au moins 7 millions d’années[1] ! »

            Cela conduit alors à s’interroger sur l’âge estimé des peintures rupestres du Tassili n’Ajjer. « La datation de ces figures étonnantes a fait l’objet de nombreuses spéculations, et l’hypothèse d’un âge d’au moins 12 000 ans avant nos jours — voire beaucoup plus — a souvent été avancée à leur propos[2] ». Une équipe franco-algérienne a utilisé la méthode de l’OSL (Luminescence Optiquement Stimulée) pour obtenir une datation plus précise. « Les résultats indiquent que le sol qu’arpentaient les peintres remonte tout au plus à 9 000 – 10 000 avant nos jours et que les peintures ne peuvent donc qu’être postérieures à cette date[3] ». À titre indicatif, voici l’énoncé du site de l’Unesco à propos de l’art rupestre du Tassili n’Ajjer et de son prolongement au Fezzan libyen : « Plus de 15 000 dessins et gravures permettent d’y suivre, depuis 6000 av. J.-C. jusqu’aux premiers siècles de notre ère, les changements du climat, les migrations de la faune et l’évolution de la vie humaine aux confins du Sahara[4] ». Par voie de conséquence, on s’étonne de l’énormité d’une telle disparité, même si la désertification a commencé il y a 86 000 ans au moins ! Il faut croire que le Tassili-n’Ajjer est longtemps resté une zone verte avec une population animalière proche de celle d’une zone tropicale humide.

            Que dire alors de l’Homo sapiens du Djebel Irhoud (au Maroc) dont l’âge serait de 315 000 ans ? Est-il possible que l’espace littoral de l’ouest africain soit longtemps encore resté une zone humide ? L’idée d’une civilisation rupestre bien plus ancienne que ce que l’on croit semblerait farfelue…

            Il faut tout de même ajouter à cela, que les climatologues pensent qu’il y a eu une nouvelle phase humide au Sahara comprise entre -15 000 et -6 000 ans. « Il y a 15 000 ans, il a connu une période verdoyante provoquée par une brève phase de réchauffement qui avait accentué les phénomènes d’évaporation au-dessus de l’océan et poussé les moussons jusqu’au cœur du continent nord-africain. Les paysages arides actuels étaient alors couverts de lacs, d’étangs et de végétation. Il y avait des éléphants, des hippopotames, des crocodiles, des hommes aussi, comme l’attestent les peintures rupestres. Si les climatologues s’accordent sur le fait que cette période humide épisodique a pris fin il y a un peu moins de 6 000 ans, en revanche, le processus de désertification qui a suivi reste très mal connu[5] ».

            Pour tenter l’élaboration d’une réponse plausible, il faut donc essayer de comprendre le cheminement de l’évolution climatique. Une étude de Jan Jelinek datée de 2004 est consacrée à l’art rupestre libyen. Voici tout particulièrement ce qu’on y découvre : « Même durant les périodes humides du Néolithique, le milieu aride existait en dehors des montagnes et des plateaux rocheux. Et la survivance de certains animaux dans les régions montagneuses renforce cette possibilité. Ainsi, le dernier crocodile a été tué dans une guelta du Tassili dans les années trente du vingtième siècle. Et dans les vastes régions montagneuses de l’Atlas d’Afrique du Nord, le lion nord-africain ainsi que les populations de singes (Macaca mulata), et probablement aussi d’autres espèces animales non représentées dans l’imagerie rupestre, survécurent durant une longue période[6] ». Il faut ajouter à cela que le Tassili n’Ajjer est un haut plateau de grès, aujourd’hui aride, s’élevant à plus de mille mètres d’altitude. Son nom tamasheq [ⵜⴰⵎⴰⵌⴰⵆ] donné par les Touareg[7] [ ⴾⵍ ⵜⵎⵛⵈ] signifie ‘le plateau [tassili[8]] des rivières‘. C’est donc un lieu permettant à l’époque la prolifération d’une vie animale comparable à celle de l’Afrique tropicale humide.

            Le Sahara et l’art rupestre du Tassili n’Ajjer sont à la source d’une longue digression relative à la question concernant l’origine des éléphants de l’armée punique. On constate qu’il n’était pas possible de répondre à cette interrogation initiale sans aborder l’éventualité des changements climatiques. L’existence de microclimats persistant dans la durée semble bien cadrer à ce qui suit. Tout d’abord, la chaîne de l’Atlas, qui s’étend d’ouest en est au nord de l’Afrique, continue, même aujourd’hui, à séparer le versant nord de type méditerranéen, du versant sud de caractère saharien. Or, on constate que l’éléphant fait partie de l’environnement nord-africain depuis la Préhistoire. « L’éléphant est un membre impressionnant de la faune africaine, souvent représenté dans l’imagerie rupestre libyenne[9]» .

            Il semble donc logique, qu’à la période de la fondation de Carthage (en 814 av. J.-C.), la partie nord-africaine du continent soit demeurée encore longtemps une aire de conservation d’espèces africaines aujourd’hui disparues. On sait par exemple que c’est justement le cas du crocodile africain (une espèce différente, plus petite que celle du Nil) ou du lion de l’Atlas. De mémoire d’homme, on raconte encore que le dernier lion aurait été tué sur la montagne de Santa Cruz, au-dessus d’Oran, au début du vingtième siècle ! À propos des éléphants, voici ce que signale l’encyclopédie Berbère: « Parmi les éléphants d’Afrique, L. Joleaud distinguait un « éléphant gétule » qu’il avait nommé Loxodon africanus berbericus, mais il ne s’agit ni d’une espèce ni même d’une sous-espèce.[…] D’après A. Jeanin, il subsistait encore en Mauritanie, vers 1935, une centaine d’individus de ce type d’éléphants[10]». Il semblerait donc bien que cette branche de pachyderme existait à proximité du territoire punique. « Ces éléphants doivent constituer une faune résiduelle et s’apparentent aux animaux que capturaient les Carthaginois ; on sait que ceux-ci étaient de taille médiocre, nettement inférieure à celle des éléphants d’Asie[11] ».
L’existence d’un climat propice explique la persistance de l’espèce en Afrique du Nord à cette période. On comprend mieux alors les raisons pour lesquelles les Carthaginois ont utilisé ces éléphants pour renforcer leur moyen de guerre terrestre. « Prenant exemple sur les Lagides[12], les Carthaginois utilisèrent dans leurs armées des éléphants africains qui abondaient dans de vastes régions guère éloignées de leur territoire. Pour dresser leurs premiers éléphants, les Carthaginois firent appel à des cornacs orientaux, peut-être même à de vrais Indiens (Polybe, I, 40, 15 et III, 46, 7) mais ce nom finit par désigner la fonction, quelle que fut l’origine de la personne. Il est vraisemblable aussi que très rapidement les Libyens, Numides ou Maures, déjà habitués aux éléphants qu’ils chassaient dans leur pays, acquirent la qualification suffisante pour conduire ces bêtes au combat ». Cet extrait permet de faire les deux remarques suivantes. Tout d’abord, que cette espèce d’éléphant (Loxodon africanus berbericus) pouvait être domestiquée, au contraire de l’espèce africaine existant aujourd’hui. Force est de constater ensuite  que l’éléphant a été l’un des multiples éléments dénotant les contacts étroits établis entre les Puniques et les peuplades amazighes (‘les Libyens, Numides ou Maures’).
Quoi qu’il en soit, l’existence de cette espèce endémique de la ‘Berbérie’ commence à disparaître au début de notre ère. « Il ne fait pas de doute que dans les siècles antérieurs à la domination romaine, cet animal était présent partout où les conditions écologiques lui convenaient, aussi bien à l’est qu’à l’ouest, mais très vite les peuplement d’éléphants des régions orientales, Numidie et Africa, souffrirent des mises en culture, d’une chasse plus efficace et plus fréquente et d’une façon générale de la présence plus marquée de l’homme sur ces territoires[13] ».

            Sur le même plan que le dernier crocodile ou le dernier lion de l’Atlas, on remarque également : « qu’il existe aujourd’hui encore quelques familles d’éléphants dans le Gourma[14] et dans le Torgā mā  en zone sahélienne berbérophone. Les Touaregs appellent l’éléphant : ilu (pl. Iluten )».

            De fil en aiguille, on put imaginer la lente désertification de l’espace saharien et la coexistence d’îlots climatiques ayant conservé des espèces animales endémiques, vouées tout de même à une extinction plus tardive. Bien évidemment d’ailleurs, le phénomène de désertification continue sa progression aujourd’hui. Si l’on confirme que ce processus remonte à 7M d’années en arrière, cela suppose une remise en question de l’existence d’une Afrique entièrement tropicale à l’époque de l’Homo sapiens marocain, il y a 315 000 ans. Ce fait coïncide avec un début de désertification estimé à 86 000 ans. Or si l’on parle maintenant en termes de millions d’années, il faut alors évoquer la question climatique saharienne. La carte d’une Afrique entièrement verte à l’ époque de l’homme de Djebel Irhoud aurait sans doute besoin d’être redessinée. Une fois encore, on s’aperçoit que notre vingt-et-unième siècle peut revisiter les grandes dates de l’Histoire. Un trop grand nombre de données erronées mais divulguées par les livres nécessite un sérieux dépoussiérage !

 

Christian Sorand

janvier-février 2018

 

Bibliographie et sources :

[1]             Depuis quand le Sahara est-il un désert ?, CNRS, février 2006

[2]    Hominidés, communiqué du 19/02/2012

[3]    Ibid. Hominidés.

[4]    ‘Tassili n’Ajjer’, UNESCO.

[5]    Yves Miserey, Comment le Sahara est devenu un désert, Le Figaro, mai 2008.

[6]            Jan Jelínek  – Sahara: histoire de l’art rupestre libyen : découvertes et analyses, 2004

[7]    ‘Touareg‘ est le pluriel de la forme singulier du mot ‘targui‘.

[8]    Dans la langue tamazight (berbère) le terme tasili désigne une plante ; en terme de géographie le mot désigne un haut plateau gréseux aride, comme par exemple celui du Tassili du Hoggar (massif de l’Ahaggar).

[9]    Ibid. Jan Jelinek.

[10]           G. Espérandieu, « Éléphant », Encyclopédie Berbère, 1996.

[11]  Ibid. Encyclopédie Berbère.

[12]  Les Lagides sont une dynastie hellénistique d’Égypte (du grec ancien Λαγίδαι / Lagidai )

[13]  Ibid. Encyclopédie Berbère.

[14]  Région malienne de Tombouctou.

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