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« L'allumeur de rêves berbères » de Fellag

« L’allumeur de rêves berbères » de Fellag

Avec la fébrilité du lecteur arrivant au dernier chapitre (CH.30), je referme le livre. Contre toute attente, ce roman algérien m’a véritablement subjugué. On n’a pas toujours l’occasion d’être captivé par la lecture d’une œuvre dont, à priori, on ne sait rien.
Oui, je dis bien, contre toute attente…
L’Algérie, certes je connais en long, en large, et même en profondeur ! Mais voilà, j’habite très loin, dans un extrême-orient qui pourrait pourtant me faire oublier cette terre d’Afrique.
Quelques jours avant Noël, je déambule dans les coins et les recoins de la librairie d’Actes-Sud sur les bords du Rhône. Par simple plaisir du livre, je farfouille dans les rayons à la recherche d’ouvrages que je pourrais ramener tout là-bas…à Bangkok ! Tout à coup, sur une étagère, le nom de FELLAG retient mon attention. Bon sang, mais lui, je le connais ! Première surprise : je le savais humoriste et homme de théâtre. Voilà qu’il est devenu romancier. Tiens donc ! Deuxième surprise : il y a aussi un titre accrocheur: «L’allumeur de rêves berbères» ! Cela ne devrait pourtant pas trop m’étonner car je sais pertinemment que Mohand Saïd Fellag est Kabyle. Curieux titre tout de même. Le terme de « berbère » m’allume, si je puis dire ! Bon, je l’achète, il faut en avoir le cœur net !
Ma mémoire évoque le passé. L’Algérie des années 80, juste avant la période des troubles intégristes qui ont secoué le pays. Abderrahmane Lounès, écrivain humoriste, avait souvent évoqué son ami Fellag. En tout cas, à cette époque, Fellag était très populaire à Alger où il remplissait les salles du théâtre de la capitale.
Et puis, il y a eu les troubles, les assassinats et j’ai perdu trace de tout ce monde. De surcroit, cela correspondait à mon départ vers l’Asie du Sud-Est…
Après cette digression, revenons donc au roman de Fellag. Je découvre en passant que ce n’est pas son premier d’ailleurs. Troisième surprise : le romancier dédie ce livre à Tahar Djaout. Tiens, voilà encore un autre nom familier. Mon ami Abderrahmane Lounès me l’avait présenté lors d’une manifestation culturelle en Kabylie où il y avait également l’écrivain Mouloud Mammeri. Tahar Djaout avait été journaliste à El Moudjahid, à Algérie-Actualité, avant de fonder son propre hebdomadaire Ruptures ; mais il était aussi connu comme poète et romancier francophone. Il fut assassiné dans un attentat perpétré par le FIS (Front islamiste du salut) en mai 1993.
Tout cela ne cesse de m’interpeller.
Ce n’est que quelques semaines plus tard, après un voyage au Maroc, que je me plonge dans la lecture de «L’allumeur de rêves berbères ». Le titre en lui-même demeurait toujours une énigme…
La lecture des premières pages nous plonge dans l’univers d’une cité de la banlieue algéroise des années 90 : surpeuplée, se débattant dans ses difficultés journalières dont – et pas la moindre – celle d’un approvisionnement épisodique de l’eau. Qu’est-ce-que ce titre à avoir avec tout ça ? Puis, presque par magie, on se sent pris dans l’engrenage de cette cité, microcosme de l’Algérie d’alors. « La cité est une tour de Babel, un laboratoire de toutes les composantes sociales du pays » [Ch.4, p.45]. La vie journalière de tout ce petit peuple est perçue par le regard de Zakaria, un écrivain autrefois célèbre, mais aujourd’hui menacé et rejeté par le régime. Du haut de son petit appartement, Zakaria – qui pourrait bien être Fellag ou tout au moins son double – a le don de nous faire entrer dans un univers glauque, celui de la période sombre des années 90.
Certes l’humour n’est pas absent. Rien d’étonnant quand on sait que l’auteur du roman a été d’abord humoriste. « Le pays fonctionne qu’avec des circulaires, c’est pour cela qu’il tourne en rond. » [Ch.24, p.188]. La critique de Charlie-Hebdo dit d’ailleurs ceci : « Il réussit un de ces tours étranges dont il a le secret : il fait rire, d’un rire joyeux, dans une histoire qui sue la violence et la peur ». Car l’apparence anodine au début de la narration, cache en vérité une réalité bien plus sombre, digne d’un roman policier. L’apparence et la réalité commencent à s’installer dans la trame. A vrai dire, il s’agit d’un thème Shakespearien. Or justement William Shakespeare est cité dans le texte : « If I may trust the flattering truth of sleep, / My dreams presage some joyful news at hand ». (Ch.27, p.200). On découvre d’ailleurs que le rêve, et son contraire, le cauchemar, commencent clairement à se côtoyer. Parfois, on ne sait plus très bien où est la part du rêve de celui de la réalité. Ceci élucide une partie du titre concernant les « rêves ». « Lorsque je découvris ma baignoire pleine, je ne savais plus si je rêvais ou si elle s’était remplie pendant mon cauchemar.» [Ch.30, p.222]. Ce mot de la fin est justement ce que le lecteur ressent tout au long de la narration.
L’histoire évolue au rythme du rationnement de l’eau. Cela rappelle l’ironie du film d’Étienne Chatiliez «La vie est un long fleuve tranquille» (1988). En fait, à la fin du roman, on réalise que c’était bien une sorte d’ironie dramatique. « Le lendemain une circulaire nous informa que désormais l’ensemble du pays, du nord au sud, d’est en ouest, serait approvisionné en eau selon la grâce de Dieu » [Ch.30, p.222]. On note ici le mot « circulaire » une nouvelle fois. Le parallèle avec le cycle épisodique et contrôlé de l’eau fait partie du sarcasme. L’eau demeure tout au long de l’histoire un symbole de vie, et donc de raison d’être dans un univers complètement disloqué où pour certains l’alcool reste la seule échappatoire. Serait-ce une évocation de la « Dive Bouteille » de Rabelais ? Pour d’autres, bien sûr, ce n’est qu’un don divin : Inch’Allah.
Il faut pourtant avouer à ce stade qu’on n’a toujours pas la clé du titre, un tant soit peu ésotérique. L’explication arrive pourtant au chapitre 27, de manière presque surréaliste, avec une pointe d’humour frisant l’univers de Salvator Dali. Aziz est un des personnages du roman. (Or, la mise en scène romanesque, tient lieu parfois de scène théâtrale. Car on sent bien la plume du dramaturge derrière le récit). Aziz donc est un inventeur ubuesque. Il vient de mettre au point une surprenante machine… : « J’ai inventé cette machine Rêves berbères, nous dit la bouche de la tête d’Aziz. Rêves berbères fabrique des boissons alcoolisées ! » [Ch.27, p.196].
Et Aziz que l’on sait mort ajoute : « À partir d’aujourd’hui cette taverne va aider à desserrer l’étau du stress qui emprisonne nos concitoyens ! Mais, au-delà de simple fabricant d’alcool, cet outil va révolutionner les mentalités » [idem]. Et cette voix, venue d’un « au-delà » rimant avec eau, ajoute encore : «  Ces ingrédients représentent la quintessence des parfums des civilisations qui ont foulé cette terre. Je l’ai laissé fermenter pendant sept mois, chiffre cabalistique. Pendant ce temps-là, j’ai enregistré à voix haute un résumé de l’histoire de notre aire géographique appelée selon les différents colonisateurs : Africa, Numidia, Berbérie, Maghreb ou Afrique du Nord. » [idem]. Aziz ajoute ensuite avec une ironie acerbe résumant le surréalisme sous-jacent : « Personnellement, je préfère, même s’il est péjoratif le terme Berbérie, parce qu’il est le socle qui englobe la géographie physique et l’unicité linguistique sur lesquelles se sont posées et fondues les différentes cultures venues d’ailleurs » [idem].
Aziz est un prénom arabe signifiant ‘aimé’ ou ‘puissant’. C’est aussi un nom qui commence avec la première lettre de l’alphabet romain et se termine avec la dernière. Le Z central du mot n’est peut-être pas sans rapport avec le Z-Amazigh, celui de l’identité berbère. Est-ce bien aussi accidentel si le personnage principal s’appelle Zakaria et que sa voiture est une Zastava tchèque ? Le cadre ésotérique de cette scène extraite du chapitre 27, où l’alambic évoque aussi l’antre d’un alchimiste, évoque l’univers d’un médium. La « taverne » en question, se trouve dans une cave. Il n y a donc qu’un pas pour transmuter la taverne, en caverne. Ce lieu ésotérique est d’ailleurs propice à la communication avec les esprits d’hommes célèbres.
Hormis Shakespeare déjà cité, voici qu’apparaissent Einstein, Marcello Mastroianni, Woody Allen, Jean-Paul Sartre. Cette scène rappelle bien sûr celle des sorcières de « MacBeth »  où tous les « parfums d’Arabie » sont devenus les « parfums des civilisations qui ont foulé cette terre ». Or, comme le mot A-Z-I-Z est formé de quatre lettres, il devient l’éponyme de la « quadrature du cercle », si représentatif de certaines poteries berbères.
Alors sur cet arrière-fond d’une terre déchirée par les terroristes islamistes d’une part, et l’amer déception du pouvoir d’autre part, on prend pleinement conscience du rôle joué par le rêve. Et si, dans la scène ci-dessus décrite, c’est Aziz qui en est l’inventeur-allumeur, le grand allumeur de la danse macabre entre rêve et cauchemar, n’est autre que l’écrivain Zakaria. Ce mot d’« allumeur » peut également s’appliquer à un autre personnage du roman, Nasser, entrant en scène au chapitre 5. « J’ai croisé Nasser sur le palier par une nuit sans eau, il y a quelques mois » [Ch.5, p.47]. Déjà en évoquant « une nuit sans eau », on y retrouve une nouvelle fois une parodie shakespearienne. Un autre anti-héros du roman anime également cette ambiance dramatique. Nasser est un technicien du gaz ; allusion humoristique, sans doute, à une autre sorte de système d’allumage.
Il est bien connu que le gaz naturel est l’une des principales productions de l’Algérie ! Quant aux barbus islamistes qui perpètrent crimes et attentats sur un arrière-fond cauchemardesque, ils font figure d’une autre version d’allumeurs en posant leurs bombes. Et de quatre. Le compte est bon : la « quadrature du cercle » est complète.
Si ce roman a pour décor une Algérie déchirée, prise entre deux étaux, la trame du roman évolue dans une communauté de petites gens se serrant les coudes, tâchant de vivre dans une harmonie, souvent poignante par son humanité.
L’histoire de Madame Rose est la plus touchante de toutes.
Rosa, tendrement connue comme étant Madame Rose, est ce que l’on pourrait appeler une « pied-noire » ayant « opté pour la nationalité algérienne en 1962 » [Ch.12, p.103]. Octogénaire, elle n’a jamais quitté l’Algérie, son pays et celui de ses ancêtres. « Rose, autrement dit « Madame », habite au rez-de-chaussée de l’immeuble situé en face de chez moi, de l’autre côté du parking. » […] « Madame a près de quatre-vingts ans. Bien que de forte constitution, tant la solitude que les tragédies endeuillant le pays ont fini par avoir raison de son tempérament et de sa santé. Sa judéité est connue de tous, mais la majorité des habitants la gardent secrète et n’en font pas mention afin de protéger la vieille dame des foudres que sa religion suscite chez les aficionados de l’éternelle intifadha. Chaque fois que les évènements du Proche-Orient font monter la tension des haines ancestrales au baromètre de l’actualité, Madame peut devenir une cible cathartique » [Ch.12, p.102]. Cet interlude romanesque nous transporte bien loin des idées reçues. Certes, on pourrait s’attendre à une telle réflexion s’il s’agissait du Maroc ou de la Tunisie. Fellag souligne ici une réalité historique remontant à des siècles en arrière, bien avant l’arrivée de l’Islam en Afrique du Nord.
« Des voisins inquiets pour sa sécurité viennent parfois la supplier de partir ». […] « Retourner ? Pourquoi ce mot, ‘retourner’ ? Je ne suis pas venue de là-bas, moi, pour y retourner ! Je suis d’ici. De ma vie, je n’ai pas mis un seul pied en France, même en vacances ! Que voulez-vous que j’aille faire dans ce pays qui m’est aussi étranger que la face cachée de la lune ? » [Ch.12, p.104].
Il faut bien admettre que l’auteur dépeint ici un autre visage de l’Algérie « aussi étranger que la face cachée de la lune ». Ce surprenant interlude se poursuit. « Par ‘les miens’, Madame sous-entendait les fantômes de ses ancêtres enterrés depuis des siècles dans ce pays aussi rugueux qu’étrangement attachant, mais aussi la joyeuse et fraternelle communauté des Algériens d’après l’indépendance qui s’était forgée autour d’elle et accompagnait ses vieux jours avec une attention, une tendresse et une complicité proches de la dévotion. Avec son accent pied-noir et son bagou intacts, Madame est la mémoire vivante d’une certaine gouaille épicée qui animait les rues populeuses de l’Algérie française » [Ch.12, p.104]. Cet effet, à la fois historique et cathartique, s’oppose à deux fronts. Tout d’abord celui des origines lointaines du peuple. Madame Rose semble donc être une sorte d’incarnation de Dihya, surnommée la « Kahina » par l’envahisseur arabe. En fonction du panarabisme de l’époque, cet héritage historique a longtemps été absent du langage officiel. Ensuite, celui de la scène politique parce que la religion de Madame Rose vient contrer les idées des « aficionados de l’éternelle intifadha ». Ces ‘aficionados’ sont une résonance au Draguerillo sur la place d’Alger , titre d’un roman satirique d’Abderrahmane Lounès paru en 1984.
Madame Rose n’est pas un personnage déclencheur des ‘rêves berbères’. Elle en est plutôt son ciment tout en appartenant de plain pied à cette communauté « joyeuse et fraternelle », empreinte d’une « tendresse » située à mille lieues des clichés traditionnels.
On découvre donc un roman tout à fait poignant qui a le mérite de lever un voile sur une facette encore peu connue de l’Algérie contemporaine. Sa force est de se situer au niveau des souffrances quotidiennes du peuple algérien. Beaucoup de détracteurs de l’Algérie ou du monde musulman évoquent une image diamétralement opposée. C’est en fait celle de la réalité sous-jacente du roman. L’interprétation du titre arrive à la fin du roman. L’allumeur, tel Prométhée, est celui qui vient éclairer un monde dépourvu de lumières. L’alimentation en eau joue en fait ce rôle. Le message d’espoir sous-jacent est celui du verre à demi-plein : « le lendemain une circulaire nous informa que désormais l’ensemble du pays, du nord au sud, d’est en ouest, serait approvisionné en eau » [Ch.30, p.222].
On y voit aussi l’image d’une croix pointant vers les quatre points cardinaux, autre élément représentatif de la culture berbère [+] figurant d’ailleurs parmi les signes de l’alphabet tifinagh. Et donc si même rêves et cauchemars s’entrechoquent, l’histoire se termine sur une note d’espoir où l’humour est toujours présent : « …serait approvisionné en eau selon la grâce de Dieu», un écho au « Inch’Allah » répétitif du chapitre I. C’est également un écho final à la phrase de Shakespeare déjà mentionnée au CH.27 (« If I may trust the flattering truth of sleep, / My dreams presage some joyful news at hand »).
Cet anglicisme (‘à portée de main‘) semble être un autre jeu de mot annonçant le dénouement ‘tout à la fin’ (‘in the end‘).
À l’issue de cette analyse, on cerne mieux l’importance de la seconde partie du titre concernant les « rêves berbères ». Il ne faudrait pourtant pas interpréter « l’allumeur » comme étant celui qui vient mettre de l’huile sur le feu. C’est plutôt celui qui apporte de l’eau au moulin. Pour éteindre le feu, il faut de l’eau, beaucoup d’eau.

Christian Sorand
Chrismate : Le blog personnel de M. Sorand
FELLAG, Mohand Saïd, L’allumeur de rêves berbères, éditions J.-C. Lattès, 2007, et éditions J’ai lu, Paris, 2012, ISBN : 978-2-290-00906-2
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