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Les Berbères dans l’histoire, d’Ouest en Est, bien du nouveau

Longtemps restées dans l’ombre, les origines des Imazighen (dénomination berbère propre à la langue tamazight signifiant ‘homme libre’), ont pris une nouvelle direction dans la dernière décennie. Les revendications politico-indépendantistes ont laissé la place à des recherches scientifiques approfondies qui éclairent l’histoire d’un jour nouveau et de façon irrévocable.

Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement ? Depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours, les Berbères ont réussi à garder une identité culturelle malgré les aléas de l’histoire, des religions et de la politique. De l’oasis de Siwa en Egypte jusqu’aux Canaries, et en couvrant une partie du Sahara jusqu’aux rives du Niger, le peuple berbère est la souche maîtresse du nord de l’Afrique.

Sans compter que le nom même du continent africain nous vient des Berbères. En effet, lorsque les Romains ont pris possession des terres après la chute de Carthage, le continent n’avait pas encore été baptisé. Or les Berbères de l’actuelle Tunisie vivaient dans des grottes (c’est toujours le cas dans la région de Matmata). ‘Ifrî’ est le mot berbère pour grotte. Les Romains l’ont changé phonétiquement en ‘afri’. Voilà comment le continent s’appellera désormais ‘Africa’ – la terre des Afris. En arabe, le mot est linguistiquement plus proche : ‘Ifriquiya’.

Les dernières recherches sur les Imazighen touchent trois domaines des sciences humaines : l’anthropologie, la génétique et la linguistique. Il paraît donc intéressant d’avoir un bref aperçu sur l’état actuel de ces investigations.

Poursuivant leurs recherches sur le terrain, les anthropologues – grâce au carbone 14 – ont pu accumuler un certain nombre d’évidences. Charles-André Julien (1891-1991), journaliste et historien, fut un précurseur dans ce domaine. Gabriel Camps (1927-2002) entreprit des travaux sur la Protohistoire notamment. Auteur de nombreux ouvrages sur les Berbères, membre du CNRS, il fut également le fondateur du LAPMO1 d’Aix-en-Provence et de l’Encyclopédie Berbère2 dont l’oeuvre aujourd’hui est poursuivie par Salem Chaker. On peut résumer ainsi l’évolution des recherches dans ce domaine :

– Le site de Taforalt (grotte du Maroc) a laissé les traces d’un Homo Sapiens du Paléolithique supérieur qui y aurait vécu entre 21 900 et 10 800 av.J-C.

– Le site d’Afalou (en Algérie) semble prouver que ce sont des héritiers de Taforalt qui y vivaient entre 10 000 et 8 000 av.J-C.

– Le Capsien, homme de l’Épipaléolithique, a vécu de 8500 à 5400 av. J-C. Découvert sur un site proche de la ville tunisienne de Gafsa (l’ancienne Capsa romaine), son territoire allait de la Tunisie du sud au massif des Aurès à l’ouest (aujourd’hui en Algérie). Cette culture avait coutume de graver des œufs d’autruche.

-Le Tassili N’Ajjer en Algérie, (dont le nom berbère signifie « le plateau des rivières ») est maintenant un site classé par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité. L’ethnologue

Henri Lhote (1903-1991) fut l’un des premiers à répertorier les quelques 15000 gravures et peintures rupestres qu’on y trouve. Ce site du Néolithique fut peuplé à partir de 6000 av. J-C jusqu’aux premiers siècles de notre ère avant les changements climatiques du Sahara.

Ces quelques sites ne sont que des jalons historiques. Le Fezzan, en Libye, est le prolongement du Tassili N’Ajjer mais d’autres sites ont permis également de compléter les connaissances : dans le sud-Oranais, dans le Constantinois, à Bou Sâada, à Djelfa comme à Figuig, Aïn Sefra, Aflou ou Tiaret, pour ne nommer que les principaux. En définitive, il y aurait deux origines : celle attribuée à l’homme de Mechta el-Arbi, ibéromaurisien du Paléolithique supérieur et celle du Capsien, protoméditerranéen , arrivé plus tardivement de l’Est. Dans un ouvrage intitulé «L’Algérie des Premiers Hommes », Ginette Aumassip (3), spécialiste de préhistoire africaine, précise a qu’une « telle proposition émise alors que l’on croyait le Capsien contemporain de l’Ibéromaurusien, se heurte aujourd’hui à diverses données qui ne permettent plus de comparer ces deux cultures de la même manière. »

La génétique, quant à elle, a permis de faire un tableau encore plus précis de ces origines.

Une étude comparative entre le chromosome Y (transmis de père en fils) et l’ADN mitochondrial (transmis par les femmes à leurs enfants) a permis en 2010 de montrer que la descendance du côté paternel remonte à 8000 – 9000 ans, due à la migration d’un peuple ibérique. Il y aurait donc eu un brassage des protoberbères venus de l’Est africain. Cette lointaine origine d’Érythrée ou d’Éthiopie remonterait à 20 000 ans. L’ADN des Arabo-Berbères montre que ces derniers seraient en grande partie d’origine ouest-eurasienne (30 000 ans av. notre ère). Entre l’homme de Taforalt ou d’Afalou (à l’ouest) du Paléolithique et le Capsien (de l’Est) du Néolithique, il y a eu donc un premier brassage à l’origine du peuplement actuel.

Les recherches linguistiques ont contribué à définir encore plus précisément les origines des langues berbères, connues sous le terme de « tamazight ». Elles appartiennent à la famille des langues dites chamito-sémitiques (les langues sémitiques ou le copte égyptien en font partie). Selon les linguistes, l’Afro-asiatique viendrait d’Afrique orientale entre 10 000 et 17 000 ans. G.Camps disait alors que « la parenté constatée à l’intérieur du groupe Chamito-sémitique entre le Berbère, l’Egyptien et le sémitique, ne peut que confirmer les données anthropologiques qui militent, elles aussi, en faveur d’une très lointaine origine orientale des Berbères.4 » Salem Chaker, universitaire et professeur de linguistique berbère à l’INALCO5 est le successeur des travaux de G. Camps. Les connaissances linguistiques se sont affinées. On sait que l’ancien libyque a un alphabet et une écriture, les « tifinagh »  qui ont été conservés par les Touareg (pluriel de targui). Les recherches ont encore progressé sur ce sujet. Malika Hachid, diplômée en Préhistoire et en Protohistoire sahariennes de l’Université de Provence est actuellement directrice du parc du Tassili N’Ajjer. Dans un article intitulé « la plus ancienne écriture d’Afrique du Nord a plus de 3000 ans d’âge6 », elle dit ceci : « Nul doute que l’apparition de l’écriture soit un événement majeur. Ici aussi, comme pour le métal, son apparition dans l’art rupestre est bien plus précoce qu’on ne le croyait et qu’il n’a été partout écrit. C’est donc une plus grande ancienneté que nous allons défendre, mais aussi l’idée d’une origine autochtone de l’écriture des Paléoberbères, indépendante de l’écriture phénicienne ou de sa variante punique auxquelles on l’a souvent liée. L’hypothèse d’une genèse locale de cette écriture n’a rien de nouveau ni d’original, plusieurs linguistes ayant depuis longtemps défendu cette thèse bien avant nous […] ». Cette hypothèse historico-linguistique est pertinente car selon elle : « On pourrait admettre que les inscriptions associées aux Paléoberbéres du Tassili sont donc les plus anciens témoignages de l’écriture libyque en Afrique du Nord et qu’elles peuvent se situer vers 1300-1200 ans avant J.-C. Or, nous sommes en plein Sahara central, bien loin du domaine phénicien et carthaginois. » Elle conclue donc que : « L’écriture libyque, après une longue gestation à travers l’art géométrique, est très vraisemblablement apparue vers 1300/1200 avant J.-C. » Tout cela se serait fait parallèlement à l’alphabet phénicien.

L’ensemble des données historiques anciennes s’ajoutent aux nouvelles aires des sciences humaines et brossent un tableau plus clair et plus scientifiquement précis des Berbères d’Afrique du nord. Si les Guanches des Canaries ou les Garamantes du Sahara ont disparu, les autres tribus berbères perdurent dans un contexte pleinement africain. D’ailleurs, en utilisant le terme de « tribu », on rattache nécessairement les Berbères à une spécificité purement africaine. Car c’est de cette manière que l’on peut rattacher l’étude ethnologique des « Imazighen » au reste de l’Afrique. Il y a plus de 45 millions de berbérophones dans le nord de l’Afrique. Le Maroc représente à lui seul 40% de cet ensemble, l’Algérie 30%.

Les peuples berbères d’Afrique du nord – de l’Egypte à l’Atlantique – ont forgé l’identité de ces pays. Comment peut-on imaginer en effet que la conquête arabo-islamique du VIIe siècle, entreprise par une poignée d’hommes, ait pu biologiquement s’imposer jusqu’à aujourd’hui ? Sans vouloir polémiquer, l’identité de cette partie nord du continent ne peut se comprendre que par un brassage, un amalgame qui a conduit à une société qu’on se doit de qualifier d’arabo-berbère. C’est ce qui fait véritablement l’originalité de ces peuples que trop souvent la religion et la politique ont tenté d’oblitérer. L’époque du changement est peut-être déjà là. En 1996, la réforme de la Constitution algérienne fait du Berbère l’une des composantes de l’identité nationale. En 2011, le Royaume du Maroc a promu le berbère deuxième langue nationale dans sa nouvelle Constitution.

La question est maintenant de savoir si connaissances et maturité n’arriveront pas un jour à permettre une approche encore plus sereine de ce qui est souvent appelé la question berbère.

L’optique paraît simple et le temps aidant il semble inévitable que l’on arrive à cette réalité inhérente aux cultures nord africaines. Le tamazight est maintenant enseigné dans les écoles marocaines à l’aide de l’alphabet tifinagh. Il l’est également dans certaines wilayas d’Algérie où il a été introduit..

Christian Sorand, février 2013

Note :

1) LAPMO : Laboratoire d’anthropologie et de préhistoire de la Méditerranée occidentale.
2) http://encyclopedieberbere.revues.org
3) Ginette Aumassip : L’Algérie des Premiers Hommes, p.105, éd. de la MSH, Paris, 2001.
4) http://www.mondeberbere.c om/histoire/camps/origines.htm
5) INALCO : Institut national des langues et civilisations orientales, Paris.
6) http://www.tifinagh.freeservers.com/custom.html

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