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Partie de Thakourth photographiée par Germaine Tillion dans le sud de l'Aurès dans les années 30

Takourth , le sport national berbère

S’il y a un jeu traditionnel commun à toute l’Afrique du nord c’est bien : Takourth. Pratiquée au début du printemps et entourée de plusieurs rituels, Thakourth est censée assurer une végétation abondante.
Pour Émile Laoust, il ne s’agit pas d’un simple sport puisque le jeu a toujours un caractère plus au moins religieux. Edmond Doutté à noté que dans plusieurs régions ce « jeu est réservé aux tolba et là où tout le monde y joue, les tolba y jouent à part ou d’une façon spéciale » (1). Pour Lucien Joseph Bertholon  qui avait étudié Thakourth en Tunisie : «Il est infiniment probable que, dans la fête de Tanit, les filles libyennes pratiquaient un jeu rituel dont la koura (thakourth dans les zone arabophones) est un vestige. Le but de ce jeu était de demander la pluie à la déesse tritogène ».(2)

Thakourth chez les Chaouis

Dans l’Aurès, les hommes jouent à Thakourth à partir du 15 Fourar, c’est-à-dire le 28 février du calendrier grégorien. Les enfants, quant à eux, peuvent y jouer n’importe quand : «parce que ça fait toujours du bien à l’herbe et au lait », d’après un vieux de Kebech, interrogé par Germaine Tillion lors de sa mission ethnographique dans la région.
A Tagoust, la tradition imposait de mettre en lice deux moitiés du village. Chaque équipe portaient des noms traditionnelles, sans doute très anciens, parce que personne n’en connaissaient la signification. Germaine Tillion avait notée le mot « Chiche » qu’elle a soumis à André Basset. Ce dernier l’a rapproché de son homonyme français « chiche » (3). Il pensait que cela pouvait faire partie d’un lot de vocabulaire commun à tout le pourtour méditerranéen.
Chez les Aïth Ferah se sont carrément les deux çoffs ennemis traditionnels qui vident ce jour là une querelle ancestrale. Tant dis qu’à Menaâ, le combat opposent les hommes du même arch : les mariés contre les célibataires.
L’anthropologue chaoui, et assistant d’André Basset : Amor Nezzal avait décrit le déroulement d’une partie de Thakoureth : «C’est sur les aires que les gens jouent à Thakoureth …. On se partage en deux groupes ; lorsqu’on a fixé la limite où ‘’boira’’ la Thakoureth, l’un la prend, la met dans le petit trou qui est au milieu de l’aire et que l’on appelle terga ; il place sur elle trois ou quatre pierres.
« Lorsqu’il a dit à ses camarades ’’que chacun prenne son côté ! Attention à vous ! ‘’ Il commence à la dégager avec sa crosse, peu à peu, avec l’un de ses adversaires : lorsque la Thakourth sort, celui qui est à côté d’elle la frappe avec sa crosse ; ceux qui la font parvenir à l’extrémité de l’aire disent ‘’nous lavons fait boire’’. La thakourth est un peu plus grosse que le poing : on la taille dans du bois vert ; elle est lourde ; c’est pourquoi elle siffle (en l’air) lorsqu’elle est envoyée par quelqu’un qui s’y connaît ; les garçons n’aiment pas celle qui est légères ; ce sont les femmes qui jouent avec elle.
« Les bâtons avec lesquels on joue […..] Sont courbés, tu dirais une canne ; on les appelle Tiqabbalin ; ils sont en chêne ou en d’autres espèces de bois qui ne se brisent pas facilement […….].
Le jour du printemps il n’y a pas que les garçons qui, jouent à thakourth ; ce jour-là les hommes y jouent aussi, groupe contre groupe ; chez les Aïth Frah , les Aïth Atman jouent contre les Aïth Ouammas depuis que le ‘’d’hour’’ est passé jusqu’à ce qu’il fasse nuit ; ceux qui la font boire les derniers remontent [chez eux] en invectivant les vaincus .
« Les femmes aussi jouent à la Thakourth le jour du printemps, mais dans leur quartier » …

Thakourth au Maroc

En pays chleuh, écrit, Germaine Tillion les deux camps se recrutent comme à Menâa, c’est-à-dire hommes mariés contre célibataires, tandis que dans le Haut-Atlas (à Agoudal) on opposait (comme à Tagoust) deux moitiés du village n’ayant pas de conflit entre elles. On appelle le jeu : « awoujja » qui signifie « ma sœur ».
Selon Emile Laoust le jeu de balle au Maroc ne se bornait pas à aider l’herbe à pousser, mais il avait également le don de faire pleuvoir : « Si la sécheresse menace les récoltes on organise une partie de Koura. Les hommes se groupent d’un côté, les femmes de l’autre et les deux camps … se renvoient la balle en la chassant avec le pied » ….. « A Tajgalt (houz de Marrakech) les femmes uniquement entre elles », tandis que chez les Aïth Warain quelques femmes seulement « se réunissaient dans un endroit où elles savent ne pas être vues par les hommes et là, entièrement nues, elles jouent à la pelote avec des bâtons. Chez les Tsoul, des femmes également nues, se livrent au même jeu, mais en lançant la balle avec une cuiller à pot. C’est surtout au printemps que l’on joue à la koura, quand l’orge est en herbe, agulas (Ntifa) ou en épis azembo (Mtougga) ».(4)

Thakourth chez les Touaregs

Germaine Tillon avait noté que les Imakalkalen appellent le jeu takerikera (pl.tikerikerouan) et ils appellent la balle karey , à Djanet ils disent tkikara, André Chaventré a signalé karikari chez les Kel Tématay , et pour l’Ahaggar le père Foucauld a écrit takrika (pl.tikrîkraoun) .
Chez les touaregs comme en Mauritanie, et pour les mêmes raisons climatiques, la renaissance de la végétation ne s’appelle pas le printemps mais l’hivernage. Les touaregs jouent taousit contre taousit , « la taousit touarègue ressemble au clan et , par conséquent , elle diffère un peu moins d’une ferqa ( tarfiketh) aurésienne (où l’on est parent ) que d’un ‘arch ( où l’on est concitoyen ) , car , dans la taousit , on est à la fois l’un et l’autre , … le ‘arch maghrébin est une mini-république et la taousit une monarchie » .
La balle s’appelle karey , et elle est placée à peu près à égale distance des deux campements –toujours fort éloignés l’un de l’autre- . L’aire de jeu est donc pratiquement illimitée, car limitée par le désert. L’équipe qui renvoie la balle, dans son propre camp a gagné.
Quand le jeu est fini et que les vainqueurs reviennent dans leur propre campement avec la balle, les femmes, pour marquer leur joie, font un claquement de langue appelé taghlilit.
Germaine Tillion rapporte, que les vainqueurs, se livrent à une sorte de parade : « les gagnants font le tour de chaque tente en donnant des petits coups de crosse sur les piquets et en dansant. Les femmes leur fonts des cadeaux, par exemple du parfum ou une peau tannée et teinte … les vaincus vont se cacher » .
Si les femmes targuis n’y jouent pas comme chez les autres berbères, elles tiennent cependant un rôle très important : « Les femmes de chaque taousit se regroupent aux deux extrémités de cette immense aire de jeu ….[ Elles] représentent en quelque sorte , les deux buts et les arbitres » .

Thakourth en Kabylie

D’après Jean Servier (5) , en Kabylie, ce jeu porte trois noms ; « taghulalt » — en Grande Kabylie (région de Fort-National) —, « dabagh» — en Moyenne Kabylie (région d’Azazga) —, «asheffar » Kabylie Maritime (Iflissen).
Comme chez les chaouis, le jeu de Thakourth opposent tantôt deux moitiés traditionnellement opposées d’un village, « moitié d’en haut » contre « moitié d’en bas », tantôt des hommes mariés contre des célibataire d’une même fraction. La confection de la balle varie d’une région à l’autre : elle est faite d’un morceau de la peau des bœufs du sacrifice d’automne, en Grande Kabylie, ou d’une rotule de bœuf en Kabylie Maritime, elle est en liège dans la région d’Azazga et porte alors le nom de « takhensht » note Jean Servier.
« En Moyenne Kabylie, chez les Beni Ghobri, … comme dans l’Ouest algérien, un seul joueur essaie de faire tomber la balle dans le trou, tous les autres l’en empêchent. Si la balle tombe, le joueur heureux la retire et la jette devant lui le plus loin possible, les autres doivent alors lancer le bâton à tour de rôle, en essayant de l’atteindre ; lorsque l’un des joueurs lance ainsi sa crosse, les autres crient : « atand-yelli-k » —voilà ta fille I —.Celui dont le bâton est tombé le plus loin de la balle doit à son tour essayer de la faire entrer dans le trou » .

Thakourth chez ichenwyen

Chez les Aïth Hawa (Beni Haoua ,95 km au nord est de Chlef ) un trou est creusé au centre du terrain, ses dimensions sont celles du foyer d’une maison. L’un des joueurs désigné par le tirage au sort, cherche à faire entrer la balle dans le trou, tous les joueurs l’en empêchent ; s’il réussit à atteindre de son bâton l’un quelconque de ses adversaires, celui-ci doit prendre sa place. Lorsque la balle tombe dans le trou, les joueurs marquent une pause et crient : « issessu-it !» — il l’a fait boire ! — puis ils ajoutent : « rebbi issessu-gh d-waman » — Dieu nous abreuvera d’eau.

Thakourth chez les Aïth Snus (Tlemcen)

Pour le coup d’envoi, deux joueurs de chaque équipe se placent au milieu du terrain, un enfant prend la balle et dit : «Préfères-tu le ciel ou l’eau?», la balle est alors lancée en l’air ou en bas, suivant la première réponse qui a été donnée. Le jeu consiste à envoyer la balle dans les limites de l’adversaire, à travers ses lignes de défense. Lorsqu’un but a été ainsi marqué, les vainqueurs crient : «hmar ! » — âne ! —. Pendant la partie, des plaisanteries roulent entre les deux équipes : «Allez cueillir de l’herbe pour nourrir vos ânes I », etc. L’équipe victorieuse est celle qui, la première, a réussi à marquer douze «ânes » dans les buts de l’équipe adverse, c’est-à-dire à assurer la fécondité des douze mois de l’année.

Thakourth dans l’Atlas Blidéen

Dans la Mitidja on l’appelle également Thakourth , et comme dans les autres région , nous retrouvons les mêmes rituels . On joue à Thakourth au début du printemps afin de conjurer la sécheresse “taɣarit” et présager une bonne récolte. Sur l’aire de jeu, qui est souvent illimité, les deux équipes se renvoient « taqcuct» ; la balle, à l’aide des « imejɣaf » (sing. imejɣaf ) , une sorte de longue crosse ou canne en bois au bout recourbé .

Thakourth en Mauritanie

Les maures (arabophones) appellent « kora » un jeu annuel que leurs compatriotes berbérophones (Zenaga) nomment « tekourt ». Les uns et les autres jouent à la même période, celle de l’herbe nouvelle …. chacune des deux équipes se recrute dans une classe d’âge, ou plutôt embrigade toute une classe d’âge. En Mauritanie, les filles, comme les garçons, s’organisent vers l’âge de dix ans et se choisissent alors un nom, par exemple «les nobles » ou encore les je-m’en-foutistes » … Lorsque le temps est devenu de jouer à la kora, on choisit un terrain vallonné, et chaque équipe prend position sur une des hauteurs – ce qui permet de les appeler « nord » et « sud » ; ensuite, quelqu’un lance la balle au milieu de la dépression qui sépare les joueurs. Le jeu se termine quand le soleil se couche, et, si la balle est alors sur le terrain d’une équipe, elle a gagné.

Thakourth en France

Germaine Tillion qui l’avait étudié chez les chaouis et les touaregs, signale des similitudes frappante entre Thakourth et un autre jeu pratiqué en France et appelé selon les régions ; la soule, la choule, l’éteufe, la pelote, ou Bazig-kamm en breton : « comme la kora maghrébine, ils opposaient à date fixe (une date correspondant au renouveau de la végétation) deux communautés rurales ; comme la kora, cette compétition était considérée comme nécessaire à la pousse de l’herbe » conclue-t-elle .

Thakourath aujourd’hui

Déjà pendant les années 1960, Jean Servier avait noté que ce jeu tend à être remplacé par le football. Cependant, sous l’impulsion des associations culturelles, des parties de Thakourth sont organisés chaque année dans l’Aurès, à l’occasion de Yennar et surtout des célébrations de « Thifeswin n Menaâ ».

Jugurtha Hanachi

Note : (1)Edmond Doutté, « Religion et magie en Afrique du nord » (2)BERTHOLON Dr., Essai sur la religion des Libyens, Revue Tunisienne, 1909, p. 485.
(3) Germaine Tillion , « il était une fois l’ethnographie »
(4) Émile Laoust « mots et choses berbères »
(5) Jean Servier «Les portes de l’année »

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