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Jeune Chaouie à Ghouffi

Tamazight, une langue ou un dialecte ?

«Tamazight n’est qu’un dialecte !» lancent avec dédain les pourfendeurs de l’identité berbère chaque fois qu’il est question de débattre sur le statut de cette langue en Algérie.
Cette assertion est reprise aujourd’hui, notamment sur les réseaux sociaux, par les tenants de l’arabisme pour s’opposer à l’officialisation de Tamazight.
Le mot «dialecte» (en arabe : لهجة) prend ici une acception péjorative. Il suggère que Tamazight serait une langue rudimentaire, socialement déchue, en tant qu’elle n’est plus parlée par l’élite intellectuelle, et, subsidiairement, qu’elle n’a plus de littérature.
En établissant cette hiérarchie subjective, on insinue que l’officialisation de Tamazight, idiome ”rudimentaire” et ”oral”, reviendrait à faire une concurrence perfide à l’arabe, langue standardisée, normative et surtout sacrée (parce que langue du Coran), donc, seule digne de véhiculer le savoir et la culture algérienne. (1)
Pourtant, on va voir dans cet exposé, que la distinction entre «dialecte» et «langue» n’est jamais linguistique mais purement politique. Et que Tamazight, malgré les hostilités et les entraves, possède tous les attributs d’une langue vivante.

«Langue», «dialecte», et «patois» dans la terminologie dialectologique française

Le territoire de la France se divise en deux grandes parties géolinguistiques : celle des langues d’oïl et celle des langues d’oc. Ces deux aires linguistiques, oïl et oc, représentent deux langues (ou plusieurs langues suivant les spécialistes) qui à leur tour se divisent en de nombreux dialectes.
Du fait de toute cette richesse d’idiome, les ouvrages traitant des sujets de dialectologie, qui définissent la notion « dialecte » et son rapport avec « langue », ou encore, le rapport entre « dialecte », « langue régionale », «patois » et « parler », sont forts divergents et même, des fois contradictoires.
Examinons de près quelques-unes de ses définitions.
Le dictionnaire de l’Académie Française (1986-Neuvième édition), donne ces définitions : « Dialecte : Variété régionale d’une langue. Le dialecte picard, le dialecte normand. Les dialectes de langue d’oïl, de langue d’oc.
« Langue : Langue régionale, qui n’est ou n’a été parlée que dans une province ou une région. On parlait autrefois la langue d’oc dans le Sud de la France, la langue d’oïl dans le Nord. Le breton, le basque, le catalan sont, en France, des langues régionales. Il ne faut pas confondre dialecte et langue régionale, une langue régionale pouvant comporter plusieurs dialectes ».
J. DUBOIS, quant à lui, propose cette définition :
« Employé couramment pour dialecte régional par opposition à la “langue”, le dialecte est un système de signes et de règles combinatoires de même origine qu’un autre système considéré comme la langue, mais n’ayant pas acquis le statut culturel et social de cette langue indépendamment de laquelle il s’est développé : quand on dit que le picard est un dialecte français, cela ne signifie pas que le picard est né de l’évolution (ou à plus forte raison de la “déformation”) du français. » (2).
Pour Henriette WALTER « Lorsqu’une langue se divise en variétés différentes, on a coutume d’utiliser les termes de dialectes ou de patois. C’est ainsi qu’on parle de dialectes et de patois romans pour désigner les différents parlers, locaux ou régionaux, qui proviennent tous du latin de Rome. Ces patois romans étaient issus de la langue que parlaient les envahisseurs romains. Malheureusement le terme de patois en est arrivé progressivement à évoquer dans l’esprit des gens l’idée trop souvent répétée d’un langage rudimentaire et dont certains vont même jusqu’à dire que « ce n’est pas une langue ». Nous voilà loin de la définition des linguistes, pour qui un patois (roman) est au départ l’une des formes prises par le latin parlé dans une région donnée, sans y attacher le moindre jugement de valeur : un patois, c’est une langue. […] En réalité, le français, en tant que forme particulière prise par le latin parlé en Ile-de-France, était lui-même à l’origine un patois du latin. […] Il faut donc bien comprendre que non seulement les patois ne sont pas du français déformé, mais que le français n’est qu’un patois qui a réussi. »(3).
Enfin, Gábor Tillinger (4) fait cette intéressante remarque à propos de cette problématique : « L’idiome au sommet d’une hiérarchie est presque toujours le résultat d’une convention sociale ayant obtenu son statut (de langue officielle et/ou standardisée) par des moyens artificiels, et cet idiome est d’habitude considéré par certains locuteurs comme étant plus prestigieux – justement à cause des conventions sociales – ce qui ne devraient avoir rien à voir avec la dialectologie. »

« Langue » et « dialecte » chez les anglo-saxons

W. N. Francis définit les dialectes comme « varieties of a language used by groups smaller than the total community of speakers » (5)
Dans leur ouvrage fondamental, J. K. Chambers et Peter Trudgill (1998) décrivent clairement la problématique de la définition des termes « langue » et « dialecte ». Ils mentionnent que ce problème est général en dialectologie, dû à la différence des critères (dans l’usage des linguistes) qui devraient, normalement, déterminer le rapport non seulement entre «langue» et « dialecte », mais aussi entre « dialecte » et les éventuels « sous-dialectes » (6).
La langue berbère chez les spécialistes
Si pour Salem CHAKER, la notion de dialecte est un concept central dans la tradition berbérisante, elle n’a, pourtant, « dans la pratique des linguistes aucune des connotations péjoratives qui la caractérisent dans l’usage courant. Dialecte signifie simplement “variante régionale” de la langue » (7).
Pour lui, l’existence d’une langue dite berbère (Tamazight) qui se divise en une multitude de variantes régionales, est une réalité qui ne souffre d’aucune contestation : « La recherche berbérisante occidentale a reconnu dans la très grande variété des formes rencontrées les réalisations d’une même langue. C’est avec André Basset que cette conception trouvera sa formulation la plus complète : la langue berbère, réalité purement linguistique, se réalise sous la forme d’un certain nombre de dialectes régionaux, qui eux-mêmes s’éparpillent en une multitude de parlers locaux »(8).

Conclusion
La langue berbère, qui a résisté pendant des siècles aux influences des idiomes étrangers, punique, latin, arabe et français, est parlée aujourd’hui par plusieurs millions d’êtres humains, sur une aire qui s’étend des confins égyptiens à l’Atlantique, du Sénégal et du Niger à la Méditerranée. A travers une prolifique production de livres, de films, et de pièces de théâtre, qui voient le jour chaque année, la langue berbère dans toutes ses variante , se prête désormais, comme les autres langues, aux spéculations intellectuelle et manie des idées abstraites, philosophiques, et même théologiques.

Jugurtha Hanachi

Notes :
(1) Voir l’article d’Al-Bachîr Al-Ibrâhîmî, العربية في الجزائر, عقيلة حرة ليست لها ضرة . La langue arabe en Algérie, une femme libre qui n’admet pas de concubine, l’hebdomadaire Al-Baṣâ’ir du 28 juin 1948.
(2) Dubois, J. et al. (1994) : Dictionnaire de linguistique. Paris : Larousse.
(3) WALTER, Henriette (1988) : Le français dans tous les sens. Paris : Robert Laffont.
(4) Gábor Tillinger , Langues, dialectes et patois .
(5) Francis, W.N. (1983) : Dialectology : An Introduction. London : Longman.
(6) Chambers, J.K. & Trudgill, P. (1998) : Dialectology. 2e édition (1980 pour la 1ère édition). Cambridge : Cambridge University Press.
(7) Salem CHAKER, Dialecte. Encyclopédie berbère, XV, 1995
(8) ibid

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