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Hirak: la non-violence et les manœuvres de diversion du pouvoir

«Nous sommes en guerre… (contre le peuple) !».

Ce sont les mots du président chilien Sebastian Pinera le 21 octobre 2019, après les émeutes et l’état d’urgence décrété le 19 octobre, dans l’un des pays qui ont le plus souffert de la dictature militaire.

Entendrons-nous, dans quelques semaines, une déclaration similaire de la part du pouvoir algérien ? Il faut le craindre.

Les manœuvres(1) de diversion actuelles du pouvoir de fait, et des centres de décision annexes, pour pousser le mouvement populaire et pacifique vers la division, ne visent qu’une seule finalité : créer les conditions de la scission du mouvement et provoquer la violence pour justifier l’état d’urgence. Cela, le peuple le sait, le dit toutes les semaines et il continue sa mobilisation et les actions de revendication pacifique pour le départ du système politique.

Cependant, l’inefficacité des manœuvres et des méthodes utilisées jusque-là ne protège pas le peuple  de nouvelles trouvailles de la part des ‘’back offices’’, pour semer le doute et fracturer la cohésion et l’union de toutes les régions du pays. L’abcès de fixation que constitue la Kabylie pour l’isoler du reste du pays est symptomatique du cadre mental dans lequel évoluent les dirigeants actuels : « neutraliser la Kabylie pour étouffer le Hirak !».

En leur temps, leurs parrains de la sécurité militaire (SM) étaient allés très loin. Pendant la longue agonie de Boumediène en 1978, ils avaient simulé un parachutage d’armes à Cap Sigli en Kabylie maritime, au moyen d’un prétendu avion marocain, afin de détourner l’attention et de mobiliser l’opinion nationale contre ‘’le séparatisme kabyle’’.

Ironie de l’histoire, pendant que le peuple algérien revendique aujourd’hui la tenue d’un ‘’Soummam 2’’, le pouvoir répondrait-il par un diabolique ‘’Cap Sigli 2’’ ?

La répression multiforme contre des manifestants et des militants du mouvement populaire ainsi que les lourdes peines de prison attendues, sans aucune base juridique, alors que la mobilisation continue de progresser et de prendre de nouvelles initiatives, montre l’échec du système dans sa tentative de vouloir à tout prix fabriquer ‘’une organisation/clan structurée, anti-nationale, ayant des buts inavoués… pour enfin détruire l’Algérie’’, afin d’identifier ses responsable et la décapiter.

C’est la fiction typique utilisée par tous les dictateurs de la planète : créer un ‘’ennemi intérieur’’ afin d’attiser le sentiment nationaliste, leurrer le peuple et continuer de dominer le pays, sans partage.

S’il fallait illustrer le mouvement de dissidence populaire né depuis février 2019, un Hirak dynamique, sans chef, se renouvelant sans cesse, imaginatif dans ses méthodes et ses actions… il est inutile de chercher plus loin que le fond culturel de notre sous-continent nord-africain : il pourrait être assimilé à l’hydre (talafsa) aux 40 millions de têtes. Aucune force ne pourra en venir à bout.

La lutte non-violente, horizontale et en réseaux autonomes déjoue toutes les techniques de répression et de manipulation du pouvoir.

La non-violence comme stratégie de lutte assumée par l’ensemble du peuple algérien, dans toutes les régions du pays, est en phase avec la majorité des peuples et les jeunesses du monde qui veulent s’affranchir de leurs dictatures.

Sans occulter les quelques dérapages actuels (Catalogne, Hong Kong, …), c’est une option courageuse qui structure l’esprit de citoyenneté.

Le comportement exemplaire des premiers prisonniers d’opinion qui ont été présentés devant les juges cette semaine à Alger est là pour conforter tout un chacun de la justesse du combat pacifique.

Cette voie de la lutte non-violente associe fin et moyen : le changement de système politique et l’instauration pleine et entière de la citoyenneté par la légitimité des urnes.

Des études sérieuses (2) menées dans le monde ont montré que la grande majorité des peuples qui se sont libérés par la lutte non-violente installent durablement des régimes démocratiques dans leur pays. Ils ferment ainsi la porte à l’aventurisme des dictateurs en herbe.

Si le seuil minimal de 5 % de la population engagée au départ est nécessaire pour faire aboutir les revendications du peuple, les millions d’Algériennes et d’Algériens qui sont mobilisés depuis bientôt un an ne sauraient douter de l’aboutissement de leur lutte.

Au-delà de la fin du système ‘’militaro-FLN’’ actuel, la voie de la lutte non-violente suivie est aussi un investissement durable pour protéger les générations futures.

Comme toute règle a toujours une ou plusieurs exceptions : le soulèvement populaire et pacifique de 1979 en Iran avait chassé le Chah, mis fin à la dictature de la famille Pahlavi et de sa terrible police politique (SAVAK), mais elle a aussi produit la pire dictature islamiste. Le pouvoir des mollahs dure depuis 40 ans, et les Iraniens ne voient pas le bout du tunnel…

A. U.L.

Notes et liens :

(1) La liste des manœuvres est trop longue et probablement non fermée : interdiction du drapeau amazigh dans les manifestations, verrouillage de l’accès vers d’Alger, arrestations arbitraires/enlèvements des animateurs du mouvement, verrouillage des médias, fake news, provocations de clubs sportifs, fermeture d’églises dans la seule région de Kabylie alors que celles des autres villes ne sont pas inquiétées. Verrons-nous demain d’autres manœuvres pour la division du mouvement ou l’apparition ‘’d’escadrons de la mort’’ pour commettre des assassinats sur les citoyens ? Le mitraillage du groupe de jeunes à Boghni cette semaine par des inconnus circulant en voiture (bilan : un mort et un blessé grave), serait-il à mettre sur le compte de cette évolution tant redoutée ?

(2) exemple : Why Civil Resistance Works (pourquoi la désobéissance civile non-violente réussit) – The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Erica Chenoweth et Maria Stephan, 2012. https://www.youtube.com/watch?v=YJSehRlU34w

Leçon : la prise du pouvoir par la lutte non-violente ne produit presque jamais de système violent (dictature).

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