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La fibule berbère : Le type Chaoui 

Certaines recherches, pour être menées à bien, doivent quelque fois s’étendre sur plusieurs années. Il peut être néanmoins utile d’en présenter les premiers éléments, d’une part pour ainsi garder une image concrète des étapes différentes qui mèneront au résultat final, d’autre part pour répandre l’information et ainsi éventuellement pour inciter la communication entre chercheurs travaillant sur le même objet ou un objet voisin. La partie “Etudes” d’Awal est destinée à accueillir ce genre de travaux et les prolongements qui peuvent à l’occasion être apportés par d’autres lecteurs.

Bien que cette étude ait pour objet la fibule en milieu berbère, il serait intéressant qu’un historien puisse la compléter par une étude qui s’étendrait de la préhistoire à l’antiquité, voire au monde antique méditerranéen tout entier.

La fibule semble être une preuve supplémentaire de l’héritage circum-méditerranéen en Berbérie. Cet ornement est absent en effet de la joaillerie des villes alors qu’il est encore étonnamment vivace parmi toutes les ethnies berbères.

La première fibule berbère (de conception récente) qu’il nous fut donné d’acquérir, nous l’avons trouvée chez un artisan de Tineghir, au sortir des gorges du Todgha, dans le Sud marocain. L’art de la fibule se perpétue également parmi les Matmata du Sud tunisien, comme nous avons pu le constater par la suite, et même chez certains artisans mauritaniens. En Algérie, les bijoux touaregs en offrent de magnifiques exemples, comme d’ailleurs la Kabylie et l’Aurès. Chacune a son style propre. Nous nous proposons ici de considérer la fibule chaouie à partir de quelques modèles collectés dans le massif des Aurès.

En effet la fibule aurassienne offre souvent une certaine originalité de forme, qui la fait apparaître comme l’héritière privilégiée de l’antiquité méditerranéenne.

1- AUX ORIGINES DE LA FIBULE

Il semble tout d’abord que la fibule caractérise l’Age de Bronze.

Ainsi, au plateau d’Entremont, au nord d’Aix-en-Provence, on a trouvé des fibules de bronze du IIIe siècle av. J.-C. Entremont était la capitale politico-religieuse des Salyens, peuplade celtique, antérieure à la conquête romaine. Dans certaines grottes sépulcrales de Provence, on a trouvé l’épingle tréflée à tête enroulée (mégalithe des Porenches à Mons), caractéristique du “Bronze ancien”. G. Vindy déclare que “dans la cachette des clans, on a trouvé une remarquable épingle à collerettes de grande taille dont on a signalé récemment les affinités germaniques”.

Il semblerait toutefois que ce soit en Grèce que la fibule ait connu son apogée, du moins en tant qu’objet d’art.

La fibule (du latin fibula) a probablement été introduite en Afrique du Nord par les Carthaginois à qui l’on doit, certainement d’ailleurs, d’avoir retransmis les éléments essentiels de la culture grecque. Il n’est pas improbable non plus que la conquête romaine ait continué à contribuer à cet apport.

La fibule apparaît alors comme descendante en droite ligne de l’antiquité méditerranéenne. Car il est frappant de constater avec quelle vivacité cette forme d’art a su persister jusqu’à nous.

2- LA FIBULE COMME EMBLÈME DE LA BERBÉRIE

Tous les bijoux berbères traditionnels sont en argent. La fibule ne fait pas exception à la règle. Or il paraît étonnant de constater que cette ornementation n’existe que chez un groupe ethnique défini. La fibule ne fait pas partie de l’orfèvrerie citadine, qui privilégie l’or. En Afrique du nord, la fibule continue non seulement à être utilisée par les femmes berbères, mais à y être travaillée par les orfèvres – notons au passage que ce sont tous des hommes et ce, de l’Atlas marocain à l’Aurès, en passant par le Djurdjura.

En pratique, la fibule est une agrafe. Le dictionnaire la définit comme étant “une broche antique destinée à retenir les extrémités d’un vêtement”.

En Aurès, il existe deux sortes de fibules (habzimth) :

  • La broche à cheveux ou foulards (habzimth n yikhf).
  • La fibule de poitrine (habzimth n yidhmaren).

L’orfèvrerie, nous l’avons vu, est un métier d’homme. Or la fibule fait partie du costume féminin. Elle sert non seulement d’agrafe, mais d’ornementation à la parure féminine.

Mais, en plus de ses deux caractères utilitaire et artistique, la fibule semble avoir aussi une troisième fonction, métaphysique cette fois. Le Dictionnaires des symboles remarque qu’ “en Grande Kabylie, les fibules symbolisent la femme, et par suite, la fécondité” (fig. 1).

Fig. 1
Fig. 1

 3- DONNÉES GÉNÉRALES SUR LA SYMBOLIQUE DE LA FIBULE

La fibule se porte rarement seule. Dans le drapé féminin, elle est souvent reliée par une chaîne à une seconde fibule qui lui sert de pendant Les fibules traditionnelles sont le plus souvent constituées de trois parties : un haut un centre et un bas. Si l’on admet, comme mentionné précédemment, que la fibule représente la Femme, on obtient alors la trilogie suivante : tête – tronc – jambes.

Le haut (ou la tête) revêt une forme triangulaire ou circulaire. Le centre (ou tronc) est le plus souvent en forme de triangle, mais également en Aurès, en forme de cercle (fig. 2). Quant au bas (ou jambes) sa structure est chaque fois identique et mérite une brève description.

Fibule Aurès
Fig. 2

Sa fonction est avant tout pratique: c’est l’agrafe proprement dite. Mais comme les jambes, elle est composée de deux parties d’une part de l’épingle, et de l’autre, d’un anneau brisé qui rappelle un bracelet (fig. 2). En Aurès, certaines femmes mariées portent encore à la cheville le lourd anneau d’argent dit Akhelkhal en forme de serpent. On peut émettre l’hypothèse que le cercle représente le sexe féminin, l’aiguille, le sexe masculin et leur enchevêtrement la consommation de l’acte sexuel, symbolisée par le cercle brisé.

4- EXEMPLES DE FIBULES BERBÈRES

a) Fibule chleuh de Tiznit (fig. 3) :

Cette fibule composée des trois parties décrites précédemment est reliée par une chaînette à son pendant afin de servir d’agrafe au drapé féminin. La figure dominante demeure 1 triangle.

4
Fig. 3

Dans le triangle central, le corps de la fibule, on relève les éléments suivants : le carré (terrestre) enfermé dans le cercle, le triangle dont la pointe se confond dans l’épingle placée justement à la jonction du milieu et du bas. Des points, groupés en étoile ou en croix, décorent les trois coins du triangle principal.

Les quatre symboles primitifs, point – cercle – étoile – carré, sont donc ici présents.

b) Fibule kabyle de Ath Yenni (fig. 4) :

L’orfèvrerie des Ath Yenni se caractérise par le travail de l’émail aux couleurs invariablement jaune, rouge, vert, ou bleu. On retrouve les trois parties conventionnelles de la fibule, ici aussi triangulaire.

Fig. 4
Fig. 4

Le triangle supérieur chevauche le grand triangle central en formant un X. Or il apparaît que le petit triangle du haut, (en forme de matrice) s’ouvre pour être pénétré par le triangle du milieu. Le cabochon de corail représente la semence génératrice. Le rouge, couleur du sang et du feu, est une couleur dominante en Berbérie. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le corail entre souvent dans la décoration des bijoux berbères.

 Les deux petits triangles latéraux situés de chaque côté de l’épingle, évoquent les jambes. Les deux têtes de serpent de l’anneau sont en corail et rappellent les deux cabochons circulaires (également en corail), situés de part et d’autre du col de la fibule.

5- FIBULES CHAOUIES 

Les trois exemples de fibules chaouie en argent Hakhlalt ou Abzim) que nous nous proposons maintenant de considérer, datent, toutes, d’à peu près un siècle et ont été trouvées dans la région de Rhoufi, (la vallée de Ighzer Amellal).

a) La première (fig. 6) frappe par sa simplicité.

La tête est composée d’un triangle inversé, coiffant un tronc, qui est cette fois circulaire.

Sans titreDans la partie centrale, le cercle enferme une croix grecque, symbole fréquent en Berbérie : on le retrouve en particulier dans les tissages et les tatouages. Dans un milieu rural régi par le cycle des saisons, elle symbolise les points cardinaux et les saisons, si importants à la régénération des champs, donc de la vie. Les neuf graines contenues autour du cercle et au centre de la croix peuvent symboliser l’ensemencement du carré terrestre : le champ. Ces graines en révolution sont disposées en forme d’étoile aux quatre coins de la croix et en son centre. La figure invoquée rappelle étrangement hexagramme ou “étoile berbère”. Six demi-cercles se trouvent sur la circonférence du cercle. Chacun pourra symboliser un croissant lunaire régissant le cycle des saisons. Quand on pense aux marabouts qui peuplent les paysages du Maghreb, carrés terrestres surmontés de la coupole divine, il s’agit peut-être là de ces ancêtres symboliques, qui constituent l’essence du fond commun nord- africain. Mais chaque demi-cercle est localisé de telle manière que la figure d’ensemble compose l’hexagramme évoqué plus haut, image clef que l’on trouve fréquemment dans les constructions de l’Aurès. Il compose l’ouverture de la maison chaouie et de la guelâa.

b) La deuxième (fig. 7) bien que plus ornementale que la précédente, conserve les mêmes symboles.

Le triangle du haut revêt la forme d’une fleur, image rappelée par des sortes d’«oreilles» latérales. Ces triangles forment à eux trois un autre triangle imaginaire, aux extrémités duquel se trouvent trois grosses graines.

La prolifération des cercles sur cette fibule évoque une spirale. Dans chacun des quatre cercles latéraux se trouvent six graines : le double exact des trois points du triangle. Mais cette fibule est surtout intéressante par un autre symbole contenu dans le cercle : le dessin mi-losange, mi-carré et si typiquement aurassien qui évoque ces plats (târbout ou fân) chaouie en “quadrature de cercle”.

c) La troisième (fig. 8) rappelle beaucoup la précédente.

On y retrouve une crête fleurie contenant un losange (symbole sexuel féminin) et les deux oreilles latérales. Le coips également circulaire offre les mêmes symboles fondamentaux : points, cercles et carrés.

Sans titre

Les trois grosses graines situées à la jonction de la tête et des oreilles forment un triangle équilatéral. A l’intérieur de cet espace, quatre germes plus petits, délimitent un carré.

Nous avons voulu par cette étude essayer de rattacher l’art berbère traditionnel aux grands symboles de l’aire méditerranéenne. En effet les civilisations berbères peuvent encore éclairer notre connaissance du monde antique, car nous pensons que ces sociétés traditionnelles préservées par le milieu physique ont conservé une émouvante authenticité très proche de celle de l’antiquité. Il resterait évidemment à pousser beaucoup plus loin la documentation et l’analyse.

 Christian Sorand 

Références bibliographiques : 

Beighbeder, O., 1957. La symbolique, Paris, .P.U.F. coll. “Que Sais-je ?” Camps, G., 1980. Berbères aux marges de l’Histoire, Toulouse, Ed. des Hespérides.

Chevalier, J., et Gherbrant, A., 1969.Dictionnaire des symboles, (4 vo-lumes), Paris, Seghers.

Devulder, M., 1951. “Peintures murales et pratiques magiques dans la tribu des Ouadhias”, Revue Africaine, t.XCV : 63-102.

Gaudry, M., 1929. La Femme chaouia de l’Aurès Paris, Geuthner.

Moreau, J.B., 1976. Les grands symboles méditerranéens dans la poterie algérienne, Alger, S.N.E.D.

Servier, J., 1985. Tradition et civilisation Berbères Monaco, Ed. du Rocher.

Cette étude est parue initialement dans la revue AWAL n° 3 | 1987
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