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la "chekchouka" linguistique algérienne

L’Algérie dans la ” chekchouka ” linguistique !

Quelles langues parlent les Algériens entre eux ? Peut-on répondre simplement à cette question qui, pour beaucoup de pays linguistiquement homogènes, n’a pas lieu d’être ?

Pour l’Algérie, on peut établir un bref ‘’état des lieux’’  :

On parle tamazight, selon la dizaine de variantes régionales (chaouia, kabyle, touareg, Tachenwit, tamnasrit, tawarglit, tamzabt, tasnusit de Tlemcen, tazenatit de Timimoun, de Bechar, de Sougueur, etc.) ;

On parle darja (arabe dialectal), selon les grandes variantes de l’Est (Constantinois), Centre (algérois), Ouest (Oranais), et les darjas des hauts-plateaux et du Sud que pratiquent les bédouins/Aârubiyya, tribus arabes ou zénètes arabisés de Djelfa, Laghouat, et les Chaâmbas de Metlili, etc.

On parle souvent le français, ou un mélange de français et de tous les autres parlers, selon le locuteur.

On ne parle jamais l’arabe dit classique (arabe littéraire moyen oriental), enseigné depuis plus de 50 ans dans les écoles algériennes !

Sur ce dernier point, une anecdote vaut mieux que tous les discours : dans un récent colloque à Annaba, nous étions plusieurs conférenciers sur la scène. Cinq d’entre nous avaient fait leur présentation en langue ‘’arabe classique châtiée’’. A la fin, lorsque nous nous sommes levés, aucun des cinq conférenciers n’a prononcé un mot dans cet ‘’arabe châtié’’ qu’ils débitaient à la vitesse supersonique, quelques instants auparavant, comme pour se décharger d’un poids imposé. Tous s’étaient spontanément retournés vers leur langue naturelle, le darja, tamazight ou le français, et souvent le mélange des trois.

Cette situation est en train de changer très rapidement.

Pendant que les Algériens sont focalisés sur le prix du baril de pétrole à la bourse de New York et sur le silence d’un président impotent et aphone (qui ne peut plus parler), c’est toute l’Algérie qui risque de ne plus pouvoir parler sa langue (ses langues), dans un avenir pas très lointain.

En effet, les deux langues véhiculaires du pays (tamazight et darja) sont en train de subir de graves agressions multiformes, très au-delà des évolutions linguistiques normales propres à chaque langue.

Pour situer la gravité de la situation, les langues populaires subissent aujourd’hui ce que subit comme dégradations l’environnement du pays (pollutions des terres et des sources, décharges à tous les coins de rues et de routes, anarchie dans l’architecture urbaine et rurale, non respect des lois, laisser faire des autorités…).

Ce n’est pas une vision catastrophiste, mais une réalité que chacun vit au quotidien, pour peu que l’on prenne conscience et que l’on observe et écoute… que l’on s’observe aussi dans ses rapports quotidiens avec les autres.

Tamazight et darja subissent un tsunami de fragments de phrases en français, de vocabulaire introduit sans nécessité pour se substituer à l’existant, d’adverbes et autres  (donc, normal, c’est-à-dire,…), qui conduisent à des montages d’élocutions qui ne sont plus de l’amazigh, ni du darja, ni du français. En bref, c’est une chekchouka verbale qui n’épargne personne ou très peu.

Pour schématiser, un linguiste a récemment entendu dire dans la rue algérienne : «kul chaque jour… », au lieu de dire tout simplement « yal ass » (chaque jour) en tamazight !

Toutes les langues en contact sur un territoire, ou du fait de la colonisation, s’interpénètrent par des emprunts souvent guidés par la nécessité (terme inexistant dans l’une ou l’autre, terme nouveau ou scientifique, terme plus court remplaçant une phrase de l’autre langue, etc.). Lorsque des bouts de phrases sont exprimés successivement par un locuteur dans plusieurs langues, cela s’appelle le code switching (1).

Mais ce qui se passe actuellement en Afrique du Nord, de par son ampleur et la vitesse de chamboulement, est annonciateur d’un véritable choc linguistique similaire à ceux qui avaient eu lieu dans l’Histoire.

  1. Le développement de Carthage à partir du 8eme siècle Av. JC. a vu l’apparition de la langue punique, hybridation du phénicien et de tamazight (libyque), qui a vécu des siècles à côté de tamazight.

  2. L’arrivée des Hilaliens arabophones en Afrique du Nord au 11e siècle, a vu la naissance de la darja (ou l’arabe maghrébin), qui continue de vivre à côté de tamazight ;

La colonisation française en 1830 a introduit le français qui a pénétré dans les deux langues véhiculaires, le darja et tamazight, surtout au niveau lexical, de la même nature que l’influence romaine à son époque.

Mais, jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas eu de création d’une nouvelle langue de synthèse  à partir de tamazight, darja et le français.

L’accélération actuelle des mélanges dans les modes d’expressions des nouvelles générations (le code switching !), impactant de plus en plus la syntaxe des langues et donc les modes de réflexion et d’expression, finira par sauter le pas vers cette création d’une nouvelle langue de synthèse (une forme de créole), à l’image du punique et du darja.

Devant ce ‘’tsunami linguistique’’, selon notre linguiste, peut-on envisager une forme de résistance linguistique pour protéger d’abord la matrice qu’est la langue tamazight afin d’assurer la ressource linguistique de base ?

Les développements actuels de la recherche et de l’enseignement de tamazight, associés au dynamisme populaire de l’écriture (romans, nouvelles, livres scientifiques, lexiques…), de l’édition et des traductions permettent, avec sa pratique quotidienne et son insertion réelle dans l’économie, d’espérer cette résistance et son déploiement sur son territoire naturel de Tanger à Derna.

La situation est plus préocupante pour la langue darja. Elle n’a aucun statut en Afrique du Nord, et aucun organisme de recherche, excepté quelques érudits qui travaillent isolément. Situation paradoxale pour une langue nationale non reconnue « qui est utilisée dans l’enseignement de plusieurs matières dans les universités de l’intérieur du pays », selon un professeur de l’université de Bab Ezzouar !

De plus, la langue darja est agressée de plus en plus par les puristes de l’arabisation et de l’islamisme en arabisant cette langue (remplacement systématique des mots d’origine amazighs par des mots de l’arabe moyen-oriental). Bien évidemment, ce sont les mêmes qui déploient leurs forces et influence pour supprimer l’enseignement de tamazight dans les écoles publiques.

Rien n’est joué. L’avenir de la langue (des langues) d’un peuple ne dépend que de la volonté de ce peuple pour la prendre en charge, contraindre les pouvoirs politiques, et assurer ainsi sa pérennité.

C’est l’affaire de chacun de nous, chaque jour, pour mettre fin à cette chekchouka.

Aumer U Lamara, écrivain

Notes :

(1) Le code switching en Kabylie, Farid Benmokhtar, éditions Harmattan Paris 2013 et éditions Tira, Bgayet 2016.

(2) L’école algérienne de Ben Badis à Pavlov, Malika Boudalia Greffou, éditions LAPHOMIC, Alger.

(*) Précision : dans le titre, nous avons employé le mot chekchouka parce qu’il est entré depuis longtemps dans le dictionnaire français, à partir du mot en darja. En réalité, il vient du mot amazigh ‘’achekhchoukh’’ (Acexcux, correctement en tamazight), qui vient du verbe iccexcux = mijoter sur le feu.

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