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Le Signe de Tanit

ABSTRACT :
Tanit’s sign has often been described as the visual representation of Carthage goddess of fertility. However, by applying the ongoing principles of the symbolism of universal basic geometric figures, there is much more to say about its inner meaning. Archaeology digs into past architecture to acquire a better knowledge on Man’s heritage. The same approach can be applied to some of the visual signs left by ancient civilizations. Modern sociology and ethnology, as well as linguistics, have revealed a sort of human genome kept in universal symbols such as the dot, the circle, the cross or the square. The current study aims at revealing the underlying meaning of Tanit’s sign, which has often been considered as a sort of hallmark of the Punic community. “Punic” is a term that characterizes the interaction between the Phoenician settlement of Carthage and the local population of the Numidians. Researching the origins of the Berbers – better known today as the ‘Amazigh’ community – the author strives to find their historical links, mainly in the Antiquity, as they have been major contributors either ignored, or unknown, or voluntarily eluded. The recent trend of study on the Berbers has drastically altered the former historical approach thanks to new means of research as well as new discoveries.

SYNOPSIS :
Le signe de Tanit est souvent perçu comme étant une représentation visuelle de la déesse carthaginoise de la fertilité. Toutefois, si l’on applique les principes de la symbolique universelle sur les figures géométriques, on découvre alors beaucoup d’implications sur le sens caché de cette figuration. L’archéologie va chercher dans l’architecture d’antan une meilleure connaissance éclairant l’héritage des Hommes. Une approche similaire peut s’appliquer à certains signes visuels légués par d’anciennes civilisations. La sociologie et l’ethnologie modernes, ainsi que la linguistique, ont créé une sorte de génome humain perçu au travers des symboles universels que sont le point, le cercle, la croix ou le carré. L’étude suivante se propose donc d’analyser le sens caché du signe de Tanit, souvent considéré comme étant le motif principal des Puniques, terme caractérisant la collusion entre la colonie phénicienne de Carthage et la population numide locale. En s’efforçant de structurer les origines des Berbères, désignés aujourd’hui par le terme « Amazigh », l’auteur s’efforce de retrouver leurs liens historiques, principalement dans l’Antiquité, où ils ont été d’importants contributeurs souvent ignorés, inconnus ou tout simplement volontairement laissés de côté. Les études récemment entreprises sur les Berbères ont pris une nouvelle direction par rapport à l’Histoire conventionnelle, grâce à de nouveaux moyens de recherche et à de nouvelles découvertes.

 La figuration symbolique de la déesse punique appartient sans nul au patrimoine de Carthage. Dans la perspective d’une approche de la culture et de la symbolique syncrétique, cette image, porteuse d’un héritage intemporel, sollicite d’être appréhendée  de manière plus détaillée.

Les historiens ont largement évoqué ce signe, qui a souvent été associé à des actes de barbarisme impliquant des sacrifices de jeunes enfants. Dans une volonté tenace de destruction de leur cité rivale, les Romains ne sont certainement pas étrangers à la propagation de ces atrocités colportées jusque dans les temps modernes. Ces exactions sont évoquées en littérature sous la plume de Gustave Flaubert, dans le célèbre roman ‘Salammbô‘ (1862). Or, n’est-il pas usuel de dénoncer l’ennemi en tant qu’être sanguinaire que l’on se doit de combattre ? Le mythe d’Elissa / Didon, princesse évincée du royaume phénicien de Tyr et fondatrice de Carthage, a pris le pas sur la réalité historique sous-jacente. «  D’Elissa qu’elle était au départ (c’est la transcription par les Grecs du phénicien Elishat) elle devint Didon (en grec Deidô, chez Timée) arrivée en Afrique.[1] »  Laissons en tout cas aux historiens le soin de rétablir une vérité plus appropriée. Quant aux mythes, on le sait, ce sont bien souvent des récits symboliques sujets à des interprétations rationnelles afin d’y démasquer une réalité. Notons tout de même l’aspect matriarcal que représentent à la fois Elissa / Didon,  fondatrice de Carthage, et Oum / Tanit, déesse de la fécondité. Faut-il y voir un parallèle symbolique illustrant le mythe ?

L’architecture témoigne d’un passé culturel, porteur d’un message destiné aux générations futures. Or, les signes symboliques laissés par  les civilisations antérieures offrent une fonction similaire. En transcendant le langage ou le temps, la figuration symbolique stigmatise dans sa simplicité géométrique, une sorte de message codé des Anciens, légué à l’Humanité, et pouvant être interprété en tout lieu et en tout temps.

C’est donc de cette manière que le signe de Tanit est analysé dans ce texte dont le but est de montrer que le langage du signe est souvent le résultat d’un syncrétisme liant l’un à l’autre ; en l’occurrence ici, les Carthaginois aux Numides. Le terme lui-même de ‘punique’ l’explicite déjà. Dans un texte paru en 1979[2], Gabriel Camps écrit : « Dès les origines mêmes de Carthage nous voyons donc face à face deux entités : la ville marchande orientale et une certaine souveraineté libyenne. Cette souveraineté libyenne se maintint effectivement pendant des siècles puisque jusqu’au milieu du Ve siècle, époque où elle se constitua un empire terrestre, Carthage continua à payer tribut pour le sol qu’elle occupait. De la rencontre de ces deux entités, orientale et africaine, est né le fait punique. Ce n’est pas la simple transplantation sur la terre africaine de ce qui était à Sidon et à Tyr. Si la tradition punique fut si vivace chez les anciens Africains c’est que précisément elle ne leur était pas étrangère mais constituée au milieu d’eux, au sein de cités où l’onomastique sémitique n’arrive pas à cacher l’apport ethnique africain. »

L’interprétation symbolique du signe de Tanit

  1. La forme la plus courante des stèles carthaginoises, supposant être une représentation de la déesse Tanit, nécessite une analyse plus poussée. Un symbole a une valeur à sens multiples, dont la fonction visuelle première sert de reconnaissance immédiate, destinée par exemple aux croyants d’un culte. Derrière cette première assomption, la vague stylisation de la déesse carthaginoise du schéma ci-dessus, masque une autre vérité, celle d’une connaissance approfondie. Ce pourrait être l’apanage du prêtre, détenteur des secrets du culte. La clé de cette révélation symbolique était vraisemblablement à la base de ce qu’on appelle le mystère de la foi. Carthage participait à ce rite initiatique selon certains historiens.
  2. Dans un premier temps, il faut alors décomposer les éléments de cette symbolique. Ce sont TROIS éléments fort connus de l’anthropologie. En commençant par le haut, on a tout d’abord un CERCLE ou une sphère, puis un TRAIT ou un axe horizontal, et enfin un TRIANGLE dont la pointe est tournée vers le haut.
  3. A priori, on peut évoquer une image féminine puisque il s’agit d’une déesse appelée Oum chez les Carthaginois. Cette figuration de reconnaissance évoque alors une prière divine. Toutefois, on pourrait tout aussi bien évoquer une danse, à la manière d’un derviche tourneur ! Il semble plus rigoureux malgré tout de détacher les éléments de leur ensemble et de les analyser séparément, et non plus comme un tout.
  4. Le tableau suivant en fait état dans l’optique de la symbolique universelle :
1 le cercleLe CERCLE est l’expansion du point, germe universel. C’est le symbole de l’Univers sans début ni fin. C’est également une représentation de l’œuf cosmique universel. Cette dernière image paraît avoir un intérêt particulier dans le cas présent. [Le cercle divisé horizontalement donne la voûte céleste dans sa partie supérieure et le calice, dans sa partie inférieure. Le premier appartient au monde de la divinité ; le second, au monde terrestre.]
2Le trait horizontal marque la séparation du monde d’en-haut, de celui d’ici-bas. Il s’agit du deuxième élément de la CROIX [+]. (La croix est le troisième élément appartenant aux quatre symboles primitifs universaux). -Le trait vertical est une représentation de l’axe du monde, colporté par la figuration de l’arbre de vie. Il unit le divin au terrestre.

-Par contre, l’axe horizontal, divisant le haut du bas, est celui de la prolifération terrestre d’Est en Ouest, par exemple. Il appartient au monde terrestre puisqu’il sert à le séparer du divin.

3Le triangleLe TRIANGLE équilatéral est une autre stylisation fréquente dans l’étude des sociétés. Géométriquement, il est délimité par le cercle dont il dérive. Il peut aussi être la moitié diagonale du carré (quatrième symbole universel représentant la Terre).

Or, ce triangle, un peu comme le cercle, possède deux orientations. La pointe tournée vers le bas est un symbole féminin, alors que l’inverse, comme c’est ici le cas, est un symbole masculin. Cette dernière remarque donnera donc lieu à un commentaire ultérieur.

Ce type de triangle symbolise parfois la montagne sacrée. Il contient aussi les éléments de la Triade, ce qui semble avoir une importance toute particulière dans le cas présent.

 

  1. En appliquant ensuite ces principes au contexte carthaginois, on y découvre une première contradiction, mais qui n’est peut-être pas totalement innocente. Dans sa position symbolique, ce triangle indique plutôt un principe mâle, celui du principe du FEU. On est en droit de se poser alors la question de savoir pourquoi le signe de Tanit, serait celui d’une déesse ?
  2. Pour répondre à cette question, il faut revenir à la remarque du début concernant la fonction symbolique multiple. Il convient une nouvelle fois de l’appliquer au contexte punique.
  3. La croyance carthaginoise, calquée sur celle des Phéniciens, est basée avant tout sur une triade. Rien d’étonnant quand on sait que ce phénomène appartient aussi aux Égyptiens, aux Grecs et aux Romains, dans l’aire de l’Antiquité méditerranéenne.
  4. Voici donc une manière visuelle et symbolique de représenter la Triade carthaginoise parmi les autres dieux du Panthéon.

    1. Él était le dieu créateur, l’équivalent grec de Cronos [Κρόνος], père de tous les autres dieux.
    2. Ba’al-Hammon, est un équivalent de Zeus [Ζεύς]. La première remarque d’importance est de le rattacher au culte égyptien d’Amun-Râ ou à celui des Grecs, d’Ammon-Zeus. L’origine en serait le dieu berbère Ammon (lié au culte de l’oasis de Siwa, en Égypte).
    3. Tanit déesse de la fécondité et épouse de Ba’al-Hammon est appelée Oum à Carthage.
    4. Il semble que le culte de Tanit, exclusivement carthaginois, soit issu du panthéon berbère local, en remplacement de la déesse phénicienne Astarté. Cette deuxième assomption renouvelle l’idée d’un lien avec la société numide et correspond à la volonté d’un syncrétisme carthaginois. Le culte antique de la fécondité (Astarté, Démeter, Isis) est alors associé aux ‘sacrifices d’enfants’ appartenant au tophet du site de Carthage où l’on brûlait des nouveau-nés.
    5. Ces éléments permettent d’évoquer le sens caché sous-jacent du symbole de Tanit. Le triangle pointé vers le haut est donc bien un principe mâle porteur du feu. Dans le contexte carthaginois, il représente la triade Él-Ba’al-Tanit. Sa pointe désigne Él, le créateur qui a engendré Ba’al, parèdre de Tanit, déesse de la fécondité. Le sacrifice de nouveau-nés par le feu à une déesse (et à un dieu) de la fécondité est une image qui prend alors tout son sens ici.
    6. À ce propos, il convient malgré tout d’apporter une précision sur ces pratiques en apparence barbares. Certains historiens – à juste titre – ont émis l’idée qu’il s’agissait d’enfants mort-nés ou malformés. D’autres historiens notent qu’il s’agissait d’enfants d’esclaves adoptés pour la circonstance ; souvent, au dernier moment, on les aurait remplacés par des animaux. « Certains spécialistes pensent que des enfants vivants ou mort-nés étaient sacrifiés, d’autres qu’on leur substituait parfois de petits animaux au dernier moment… Cette pratique disparaît vers la fin du Ie siècle.[3]» Les mythes antiques évoquent l’idée de germe et de réincarnation comme dans le mythe d’Isis et d’Osiris ou celui du Phénix renaissant de ses cendres. Il est bon de rappeler une fois encore que le mythe n’est autre qu’une histoire symbolique dont le sens caché a perdu sa valeur ésotérique aux yeux de l’homme moderne.
    7. Cette digression, nécessite à présent d’élaborer la figuration d’ensemble du symbole de Tanit. On a vu quel pouvait être le sens caché symbolique du triangle. Il s’agit à présent de rattacher le corps de la figure (le triangle) aux deux autres membres (le cercle et l’axe horizontal).
    8. Le cercle ( la tête du signe de Tanit) peut être vu comme une sphère. La pointe du triangle désigne Él, dieu cosmique créateur, à l’origine de la vie. Ce signe sied aux Phéniciens / Carthaginois, formidables commerçants du monde méditerranéen et explorateurs extraordinaires au-delà des limites fatidiques des colonnes d’Hercule. Il peut également désigner le soleil, comme c’est le cas dans une seconde figuration du signe. Sa valeur est donc également triple.
    9. L’axe horizontal divise l’œuf originel cosmique (le cercle) du monde terrestre (le triangle). Or, il représente aussi les deux pôles connus du monde d’alors, l’axe allant de l’Orient à l’Occident, aire du commerce, de la culture et des connaissances phéniciennes. L’image présumée de ces deux bras tendus pointent peut-être vers les deux racines d’un même peuple : les Phéniciens de Tyr à l’Est et « Kart-Atash » (Carthage), ville nouvelle à l’Ouest. On peut l’assimiler à l’image d’une aire géographique, ou bien encore celle de bras tendus vers d’autres cultures existantes, puisant ainsi dans le syncrétisme religieux.
    10. On arrive pas à pas à une reconstitution des valeurs de la culture carthaginoise telles que le signe de Tanit les retransmet, de manière sous-jacente. Ce signe symbolique a donc deux lectures : une première interprétation profane d’appartenance à un rite initiatique et une seconde version sacrée, révélant les bases profondes d’une croyance. Cette hiérarchisation n’a rien de surprenant dans le contexte historique de l’Antiquité conformément aux rites grecs ou égyptiens connus.
    11. Il convient également de mentionner une autre représentation du signe de Tanit apparaissant sur certaines stèles. Cette forme plus élaborée comporte cinq éléments au lieu de trois. L’utilisation de chiffres impairs (3 / 5) est conforme à la nature sacrée de la religion. Cette seconde représentation du signe de Tanit doit donc être aussi interprétée.
    12. Son image symbolique apparaît sous la forme suivante, où l’élément B coiffe la partie A, dont la figuration originelle la plus courante, a été légèrement altérée :

  1. Dans la Figure A, on retrouve les trois éléments précédents. L’image présumée des bras étendus (axe horizontal) est rehaussée de deux petits traits verticaux. Ceci renforce l’image d’une contemplation ou d’une prière.
  2. La première interprétation suggère donc une paire de mains levées vers le ciel comme s’il s’agissait d’une prière aux dieux ou d’une danse sacrée. Une seconde interprétation reprend le symbole de l’axe horizontal où le monde connu serait vraisemblablement limité au levant (Phénicie) et au couchant (colonnes d’Hercule) du bassin méditerranéen. Puis, un quatrième élément vient s’ajouter. Il s’agit d’un rectangle, extension du carré, et quatrième symbole universel représentant la Terre (porteur justement du chiffre 4). Ce dernier élément est ajouté en-dessous du triangle. L’interprétation est une nouvelle fois double. Dans un contexte séculaire, cela semble confirmer un personnage en prière. Si maintenant l’on considère la Figure B, indissociable de cet ensemble visuel, on pourrait alors émettre l’hypothèse qu’il s’agirait cette fois, non plus seulement de Tanit, mais de Ba’al-Hammon. Les statues existantes du dieu le suggéreraient. L’analyse d’une interprétation sacrée, vue dans le contexte religieux carthaginois, va dans ce sens. Le dieu sémitique Ba’al (équivalent du Zeus grec) appartient aux Phéniciens, comme à d’autres cultures du Proche-Orient. Les Carthaginois reconnaissent Ba’al comme leur principale déité ; du moins au départ, avant que le culte de Tanit ne s’impose. Ajoutons tout de même la remarque suivante. En Afrique du Nord, le dieu sémitique semble s’être intégré à une divinité locale en devenant Ba’al-Hammon. En se rendant à l’oracle d’Ammon à Siwa, en Égypte, ce même dieu devient Ammon-Zeus pour les Grecs d’Alexandre. Les différentes effigies d’Ammon le montrent avec des cornes de taureaux ou de bélier. S’agirait-il du dieu libyque Gurzil, dieu de la guerre et de la fertilité associé au culte méditerranéen du taureau ? Or, dans la symbolique amazighe, voici quelle est l’image du bélier :

  1. Il est troublant de constater une triple superposition du triangle, surmonté d’un signe proche de celui de Tanit et également du Tifinagh Z. Il s’agit vraisemblablement d’une stylisation des cornes. Ceci serait l’indication d’un autre exemple de syncrétisme religieux révélant une influence libyque indéniable. Dans un article de l’Encyclopédie Berbère consacré à Ammon, G. Camps dit ceci : « Saturne, héritier direct de Baal Hammon, semble donc ne rien devoir à l’Ammon libyque. Sa qualification solaire, comme l’a montré M. Le Glay, était déjà acquise par le dieu punique et il n’est pas nécessaire de l’expliquer par une confusion avec l’Ammon libyque ou l’Amon-Ra égyptien.[4]»

Dans la perspective d’une interprétation sacrée, voici ce que l’on pourrait y déceler. La base du triangle symbolisant une triade souligne les fondements religieux de la société carthaginoise : le dieu Ba’al-Hammon et son parèdre Tanit. Le principe mâle est opposé au principe féminin, mais tous deux incluent des symboles de fertilité. Le quadrilatère semble alors confirmer l’image d’un champ terrestre ensemencé par la divinité.

-Ce serait en quelque sorte l’évocation d’une germination cosmique procréée par une déesse de la Terre, comparable à Gaïa. Le quadrilatère terrestre est donc situé comme il se doit sous l’image du triangle divin.

-Une autre interprétation possible serait la figuration du monde chthonien, rappelant ainsi les sépultures du tophet, dans le cadre des  sacrifices par le feu, élément régénérateur, à l’instar  du Phénix ou du mythe égyptien d’Isis et Osiris.

Cette digression s’avérait nécessaire avant de considérer la seconde figure (B).

  1. La Figure B vient coiffer la « tête » du signe de Tanit. Elle apporte, semble-t-il, la précision d’un ordre cosmique religieux, supplantant l’image géométrique simplifiée.
  2. Le croissant lunaire se situe au-dessus du disque solaire. Cette dualité est celle du couple Baal-Hammon/Tanit. Le soleil représente le principe mâle (Ba’al-Hammon) tandis que la lune dans sa forme changeante est celui du principe femelle (Tanit).
  3. La Figure B apparaît sur certaines stèles, toujours au-dessus de la Figure A modifiée, comme pour signifier une totale appartenance cosmique. Il faut malgré tout noter que le croissant lunaire – celui de la déesse-mère Tanit – se trouve (toujours?) au-dessus du disque solaire. Est-ce là la marque d’une figuration matriarcale primordiale ? Le signe de Tanit est un privilège carthaginois ; ainsi, ce signe fait-il figure d’une sorte de sceau culturo-religieux.
  4. En outre, le signe de Tanit contient une marque de syncrétisme lié à la position géographique de la colonie. Le terme « punique » explicite ceci plus clairement encore. Les Puniques forment la communauté de Phéniciens et de Numides. Certaines sources historiques indiquent clairement l’origine numide de la déesse Tanit. Or quand on connaît les valeurs matriarcales des sociétés berbérophones, cela n’est pas une véritable surprise.
  5. Cet apport numide à la société carthaginoise est la conséquence naturelle d’une cohabitation longue d’un millénaire où l’interaction des cultures restait primordiale et complémentaire.

 

Cette analyse est le résultat d’une recherche visant à mieux connaître les racines du monde Amazigh, s’efforçant d’en saisir les influences externes aussi bien qu’internes dans leur contexte historique. Après avoir abordé l’influence grecque, il paraissait utile d’appréhender le monde des Phéniciens. Lié à la présence carthaginoise, le signe de Tanit représente un élément particulièrement important en fonction de ses origines locales présumées comme ce fut d’ailleurs le cas à propos de la déesse grecque Athéna. L’objectif final est donc de souligner l’importance du rôle joué par la civilisation berbère antique dans un effort de rétablir un ordre historique justifié.

Les origines probables de l’héritage punique

Issue de la culture phénicienne, Carthage s’est forgée une marque distinctive, puisant naturellement dans les croyances numides.
Dans un texte consacré aux « représentations figurées sur les stèles de Carthage [5] », Pierre Amiet précise que « ces stèles, très nombreuses, sont vouées pour la plupart aux dieux de la cité, Tanit et Ba’al Hammon ». Il ajoute ensuite que « le « signe de Tanit » est exclusivement carthaginois ; il consiste en un élément triangulaire supportant une barre horizontale, aux extrémités parfois incurvées, et surmontées du disque. Ce signe a pris un aspect vaguement humain qui n’est pas originel ; il ne s’agit pas davantage d’une déformation de la croix ansée égyptienne. C’est plutôt une forme géométrisée du bétyle, servant d’autel ». Ce commentaire est directement lié à l’approche utilisée dans cette analyse. Le dieu phénicien Ba’al est devenu Ba’al-Hammon en terre africaine peut-être en fonction de sa rencontre avec le dieu numide Gurzil. « C’était le grand dieu de Carthage, le maître du tophet, le seigneur du brasier où il reçoit symboliquement les nourrissons en offrande. Il constitue le principe mâle qui régit la lumière, le feu, la chaleur. Le taureau lui est consacré et sa représentation sidérale est le soleil.[6] » Puis pour asseoir sa pérennité locale, il épouse une déesse numide Oum-Tanit. « Tanit est une déesse d’origine berbère, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance. Elle était la déesse tutélaire de la ville de Serepta et son culte prit de l’ampleur à Carthage où elle était nommée Oum. A l’avènement du patriarcat (phéniciens), elle fut, semble-t-il, épousée de force par le nouveau dieu-père Ba’al Hammon. Selon leurs ennemis romains, les Carthaginois pratiquaient en leur honneur le sacrifice par le feu (holocauste / molk) de tous les premiers nés [7]. »

La déesse-mère tutélaire Tanit

L’interprétation analytique du signe de Tanit implique donc la réflexion suivante en liaison aux recherches accomplies sur le sujet. L’Histoire et l’archéologie éclairent le passé de l’Homme. Or, comme c’est le cas pour l’architecture, il existe une sorte de langage secret inscrit dans la pierre et les signes. Il s’agit d’un moyen intemporel et universel de transmettre aux générations futures le legs du passé. La NASA a utilisé un procédé similaire en envoyant dans l’espace, il y a un certain nombre d’années, un engin spatial destiné à rencontrer d’autres entités extra-terrestres.

En utilisant les données de la symbolique universelle, selon les principes de la sociologie et de l’ethnologie, on peut donc tenter d’interpréter les signes symboliques légués par les civilisations disparues.

Cette approche a permis d’élaborer un essai d’interprétation consacré au signe de Tanit. La figuration symbolique existe au moins sur deux plans : un aspect visuel destiné à une  compréhension générale admise par tous ; puis, une considération analytique, nécessitant les clés de la connaissance, pour une interprétation seconde, destinée aux  initiés.

Ainsi, le signe de Tanit est-il une stylisation reconnaissable de la déesse-mère désignant son appartenance au groupe.  Cette première interprétation visuelle laisse place à la divulgation d’une philosophie religieuse plus élaborée que l’initié peut ensuite saisir dans sa totalité profonde sous-jacente. Le signe symbolique a donc une valeur séculaire autant que sacrée.

En définitive, le signe de Tanit, en se référant à l’image de la figure triangulaire principale, possède une triple interprétation :

  • Une première approche semble corroborer l’idée d’une image anthropomorphe, mais qui ne serait pas uniquement celle de la déesse-mère Tanit, mais celle d’un couple indissociable Ba’al-Hammon / Tanit, faisant figure en quelque sorte d’un sceau d’appartenance à Carthage.
  • Une deuxième interprétation religieuse stigmatiserait la Triade punique, Él / Ba’al / Tanit, qui, dans cet ordre relate les origines de Carthage en liaison avec ses racines phéniciennes et libyques. Rappelons que l’image du triangle, dont la pointe est tournée vers le haut, est un symbole masculin, représentant le FEU, une manière d’évoquer les sacrifices rituels puniques.
  • Enfin, en fonction du symbolisme sous-jacent, une troisième lecture représenterait la communauté carthaginoise. La « ville-nouvelle » (Kart Atash) est située à un point stratégique de la Méditerranée. Or pour ce peuple de marins, l’axe central du signe serait alors le site de Carthage, situé au centre du bassin méditerranéen entre levant (la Phénicie) et couchant (les colonnes d’Hercule).

La déesse Tanit peut également être vue sous un angle triple. Elle appartient au monde divin conféré par son attribut lunaire astral. Elle devient la propagatrice de la pluie générant la fertilité. Il en résulte alors qu’elle devient la déesse-mère procréatrice de la vie terrestre et extra-terrestre après la mort générée dans le culte du feu. En d’autres termes, elle symbolise un cycle vital cosmique de régénérescence approprié à la puissance maritime et économique de Carthage.

La force d’une représentation symbolique est de résumer par une image relativement simple un contenu de reconnaissance immédiate et d’appartenance à un groupe ou une communauté.

Étant donné la durée particulièrement longue de la présence carthaginoise sur le sol africain (environ un millénaire, avant sa destruction partielle par les Romains), il paraissait important d’en étudier les origines, voire les implications pouvant en découler. À ce propos, les historiens ont noté la persistance de la culture punique, bien après l’arrivée des Romains, surtout au sein des communautés numides de la région.

L’importance des liens et des échanges entre Puniques et Numides a été double. Ces relations ont surtout été réciproques, voire totalement syncrétiques au fil de l’Histoire.

Avant de clore ce volet consacré au signe punique de Tanit, il semble opportun de citer Gabriel Camps, regretté spécialiste des Berbères d’Afrique du Nord, qui insistait déjà sur le fait que ces contacts antiques étaient basés sur une complémentarité. « S’il est une expression ambiguë c’est bien celle de Civilisation punique. Pour la plupart des historiens elle est la civilisation des Phéniciens d’Afrique, c’est-à-dire la civilisation de Carthage et des villes alliées ou sujettes, donc simplement une civilisation coloniale. Mais les spécialistes des origines berbères et les protohistoriens attachés aux problèmes proprement africains peuvent avoir une opinion quelque peu différente. Voilà plus de vingt-cinq ans que je dénonce ce travers, par ailleurs fort compréhensible, qui ne fait voir dans la continuité africaine qu’une succession d’influences historiques étrangères, phénicienne, romaine, vandale,byzantine. Il fut facile à la jeune école historique maghrébine de dénoncer cette histoire entachée de colonialisme, mais nous la voyons sombrer dans le même travers lorsque, par souci d’unité nationale ou culturelle, elle oublie elle aussi les données fondamentales du peuplement nord-africain pour ne retenir que l’apport prestigieux de l’Islam confondu avec l’arabisme. En bref, à toutes les époques, les Berbères sont les oubliés de l’Histoire. »

Tout est clairement énoncé dans ce texte désignant ainsi la nouvelle voie suivie depuis quelques décennies dans ce domaine.

Christian Sorand

Illustration 4: Symbole de Tanit sur une stèle
Illustration 5: Baal
Illustration 1: mosaïque de Kerkouane
Illustration 2: Stèle du tophet de Carthage

 

BIBLIOGRAPHIE :

AMIET, Pierre : Les représentations figurées sur les stèles de Carthage, Persée :  Revue de l’histoire des religions, Year 1952  Volume 141  Issue 1  pp. 121-124,

BEIGBEDER, Olivier : La Symbolique, Presses Universitaires de France, Que Sais-je ?, Paris, 1975.

CAMPS, Gabriel : Les Numides et la civilisation punique, In: Antiquités africaines, 14,1979. pp. 43-53;

doi : 10.3406/antaf.1979.1016, http://www.persee.fr/doc/antaf_0066-4871_1979_num_14_1_1016

CAMPS, Gabriel : « Ammon », in Gabriel Camps (dir.), 4 | Alger – Amzwar, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 4),1986 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 02 février 2017. URL : http://encyclopedieberbere.revues.org/2477

LANCEL, S, PICARD, G.-Ch. DUVAL, N. et E.B., « Carthage », in Gabriel Camps (dir.), 12 | Capsa – Cheval, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 12) , 1993 [En ligne], mis en ligne le 01 mars 2012, consulté le 02février 2017. URL : http://encyclopedieberbere.revues.org/2070

MAZEL, Jean : Avec les Phéniciens-à la poursuite du soleil sur les routes de l’or et de l’étain, Robert Laffont, Paris, 1968.

SINTÈS, Claude : La Libye antique, Découvertes Gallimard Archéologie, 2004, ISBN : 2-07-030207-5

[1]    LANCEL S : La Carthage punique, Encyclopédie berbère

[2]    CAMPS, Gabriel : Les Numides et la civilisation punique, http://www.persee.fr/doc/antaf_0066-4871_1979_num_14_1_1016

[3]    SINTÈS, Claude : La Libye antique, p.53

[4]    CAMPS G : Ammon, Encyclopédie Berbère, Édisud.

[5]             http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1952_num_141_1_5860

[6]                http://www.cliolamuse.com/spip.php?article129

[7]             http://www.cliolamuse.com/spip.php?article129

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