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Une Main dans le sac du Pêcheur

Les signes de la Hamsa et du poisson

En déambulant dans les rues, restées un tant soit peu traditionnelles, des vieux quartiers tunisiens, on ne peut qu’être frappé par la récurrence de certains signes.

Or, si ces derniers sont aussi répandus, c’est bien parce qu’ils renferment une entité symbolique ancrée dans la culture et dans l’histoire d’un peuple.

Ainsi en est-il de deux images caractéristiques, détentrices d’un legs ancestral transmettant merveilleusement l’essence tunisienne : la main Hamsa et le poisson.

Leurs origines respectives révèlent comment ces deux signes, issus de la culture libyco-numide et de sa fusion carthaginoise, sont devenus des éléments aussi populaires.

1.La Main Hamsa.

Il est juste de dire que le signe de la Hamsa – parfois affublé du sobriquet de ”main de Fatima” – n’est pas uniquement une caractéristique de la Tunisie. On le trouve dans d’autres pays,  notamment au Maghreb.

Une analyse de son origine lointaine révèle malgré tout un héritage levantin, sans aucun lien avec la culture arabe, du moins dans son essence primitive.

Il est en effet plus troublant de constater que cette main protectrice, souvent porteuse d’un œil cyclopéen, se retrouve communément chez les Puniques, les Numides et les Hébreux, bien avant de devenir une image appartenant à la société musulmane !

Le moment est donc venu de mettre une main dans ce sac fourre-tout, d’y apporter quelques éclaircissements ! Comment est-il possible que ce signe ait été partagé à la fois par les peuples libyques, les Carthaginois et les Juifs avant d’être adopté par les musulmans ?

Mains Hamsa sur un mur de la médina d'Hammamet © C. Sorand
Mains Hamsa sur un mur de la médina d’Hammamet © C. Sorand

La main Hamsa est en fait le réceptacle symbolique d’une convergence ethnico-religieuse. Même si son usage n’est pas strictement nord-africain, c’est au Maghreb pourtant que ce signe y est devenu une marque identitaire. On l’a longtemps associé à l’islam, mais au fil des découvertes, sa fonction s’est étendue dans l’espace et le temps.

1.1.La trace phénicienne. Les Phéniciens ont vraisemblablement divulgué l’image de la main qui était déjà en vigueur parmi d’autres civilisations du Proche-Orient de la Syrie à la Palestine.

Les éléments qui suivent vont progressivement dévoiler cette origine primitive, véhiculée d’Est en Ouest par les errances phéniciennes de la Méditerranée à l’Atlantique.

1.2.La trace hébraïque. Les Juifs la reconnaissent comme étant la ”main de Myriam”. Myriam était la sœur de Moïse et d’Aaron. Puis cette main aux cinq doigts, à laquelle on ajoute un œil, devient un signe ésotérique de la Kabbale juive. Or linguistiquement, le nombre cinq se dit khamsa en hébreu  [חמסה]. Il s’agit d’un chiffre important pour les juifs puisqu’il représente les cinq livres de la Torah.

La symbolique de la main est indissociable du chiffre cinq, khamsa, est un terme partagé à la fois par l’hébreu et l’arabe, langues sémitiques, tout autant que le phénicien et plus tard le punique.

1.3.La trace punique. Les archéologues, spécialistes des Carthaginois associent l’usage de cette main au culte de Tanit. Dans un article de la revue scientifique ”Persée” (CNRS), en évoquant les représentations des stèles de Carthage, les auteurs[1] constatent que : « la main est avec le « signe de Tanit », le motif le plus fréquent ; elle se dresse, parfois, sur un socle, dans un naos, et représente probablement la main du dieu qui bénit et protège. C’est là un signe d’origine orientale, en honneur en Syrie-Phénicie dès le IIe millénaire et à l’époque romaine. » Le lien est donc ici clairement établi.

La main étant un signe de fertilité, il n’est pas vraiment étonnant de l’associer au signe de Tanit[2], dont la représentation symbolique révèle l’image d’une déesse en position d’orant, tout au moins à un premier niveau visuel destiné aux profanes.

Il s’agit d’un héritage transmis par les navigateurs phéniciens, fondateurs de la colonie carthaginoise où le culte de Tanit prévaut et va se répandre parmi les peuples libyques.

Toutefois, il semble qu’il s’agisse aussi d’un phénomène de chassé-croisé. Car, l’usage du signe de la main appartenait  déjà aux croyances libyques locales !

1.4.La trace libyco-berbère. À l’évidence, quand on utilise le terme « punique », on fait implicitement état d’une symbiose socio-culturelle entre Phéniciens et Libyens (dénomination des Berbères selon l’appellation grecque). En fait, la main, en tant que signe porteur d’un message, est également un trait caractéristique de la culture amazighe à travers toute l’histoire de l’Afrique du Nord. Deux articles de l’Encyclopédie Berbère en font état. Ils fournissent des données utiles sur le sujet.

-La rubrique ”Afus” (main)[3], comporte deux parties. La première section, émanant du linguiste Salem Chaker fait état de la permanence sémantique du terme. La seconde partie, écrite par Henriette Camps-Fabrer, évoque son usage sociologique parmi les différentes ethnies berbères.

En tamazight, le terme tafust [ⵜⴰⴼⵓⵙⵜ] désigne une ”petite main”. Mais Salem Chaker – qui fait autorité en la matière – utilise le phonème ”afus”, c’est à dire [ⴰⴼⵓⵙ] en tifinagh (ifassen, pl.). Il précise qu’il s’agit d’un : «  terme pan-berbère attesté de l’Égypte à l’Atlantique, de la Kabylie au domaine touareg. » On le rencontre aussi sous d’autres formes dont il fait état et notamment : « fus/ifassen, ifessen, avec chute de la voyelle initiale au singulier : Mzab-Ouargla (R. Basset,1892 et Gourliau, 1898) ; Beni Snous (Destaing, 1914) ; Tunisie (Provotelle, 1911) ; Sokna(Sarnelli, 1924-25 et Prasse, 1982) ; Siwa (Laoust, 1932)… » Cette précision linguistique souligne tout d’abord le lien entre l’oasis de Siwa (en Égypte) et la région du Sous (sud marocain). C’est donc une confirmation de la parenté linguistique du terme, mais pas encore la propriété du signifié. Salem Chaker l’évoque clairement ensuite : « La signification concrète première est partout celle de : « main » (la paume avec ses cinq doigts).» Puis, il ajoute que : « partout, le terme a des significations abstraites, fortement symboliques. » Comme c’est souvent le cas, la linguistique apporte un éclairage crucial entre la figuration de la main et ce qu’elle implique dans son abstraction.

L’aspect symbolique est alors évoqué par Henriette Camps-Fabrer, épouse du regretté Gabriel Camps, anthropologue et fondateur de l’Encyclopédie Berbère. H. Camps-Fabrer a écrit de nombreux articles concernant la bijouterie berbère, particulièrement celle de la Kabylie et de l’Aurès.

« Le terme afus est donné en Grande Kabylie à un type bien précis de pendeloques accrochées, parmi d’autres, à différentes sortes de colliers. » Elle précise ensuite : « La signification symbolique de la main destinée à écarter le mauvais œil se retrouve en effet dans tout le Nord de l’Afrique sous des formes très diverses et réalisées selon les techniques propres à chaque région. Mais le terme Afus n’est employé ni dans l’Aurès, ni au M’zab, ni au Maroc ou en Tunisie où prévaut l’appellation arabe de khamsa. »

Peut-être faudrait-il également y ajouter une connotation linguistique juive, sachant que les orfèvres ont surtout été juifs.

-Comme on a évoqué les termes de protection et de mauvais œil, un second texte de l’Encyclopédie Berbère, ajoute des précisions supplémentaires. Ce texte se trouve à la  rubrique ”Amulette”. H. Camps-Fabrer est l’une des cosignataires avec M. Morin-Barde[4]. L’analyse fait tout d’abord état de la dualité de l’amulette. Elle est à la fois un repoussoir des éléments négatifs (dangers, maladies, influences néfastes) et en même temps un talisman destiné à assurer une protection presque prophylactique. Il faut souligner que la culture berbère repose sur un socle essentiellement agricole. C’est pourquoi l’harmonie avec la nature prévaut dans ce contexte. Jean Servier[5] mentionne d’ailleurs « le sentiment de la présence de l’Invisible en tout lieu. […] Tout lieu a son gardien disaient naguère les paysans berbères ; les Grecs, avant eux, voyaient en tout lieu la présence du divin – de Dieu. » La conception nébuleuse du « mauvais œil » s’avère être également dualiste : elle émane des humains comme des jnun (les démons). Le texte de l’Encyclopédie Berbère ajoute à ce propos : « Le rôle des amulettes est en effet bien antérieur à l’Islam. Dès les temps préhistoriques, à l’Epipaléolithique, leur variété est infinie et généralement en relation avec le milieu géographique : elles peuvent être empruntées au règne minéral, végétal ou animal ou apparaître plus tard sous forme de bijoux en métal, de peintures, de tatouages même. »

L’intérêt de ces observations scientifiques est donc de confirmer l’importance du signe de la main dans le contexte nord-africain, tout en établissant comment cette connotation a pu devenir un élément supplémentaire dans la fusion sociale. Cette intégration ne s’applique pas seulement au monde punique, mais également aux Juifs, alliés traditionnels des Phéniciens.[6] On relève en tout cas qu’il s’agit d’une sorte de talisman contre ce qu’il est d’usage d’appeler le « mauvais œil ». Ce dernier aspect sera donc repris ultérieurement après avoir abordé les différents courants, servant de gants invisibles à cette main.

1.4.L’adoption islamique. L’arrivée plus tardive au Maghreb (au VIIe siècle) de la religion musulmane a fait qu’elle a dû composer avec les croyances locales, tout autant qu’avec celles des premières influences monothéistes juives et chrétiennes. C’est vraisemblablement de cette manière que la main hamsa s’est ensuite ”islamisée”. « Le Xamsa (cinq) est certainement le signe prophylactique le plus répandu au Maghreb. Il dérive de la main protectrice que l’on trouve dès la préhistoire, à travers les époques et les pays les plus divers, récupérée et adaptée par l’Islam.[7] » Ce même texte de l’Encyclopédie Berbère ajoute : « La forme de la main peut se trouver modifiée dans des objets […] Ces objets sont une protection plus durable que le geste qui consiste à lancer en avant les cinq doigts de la main vers le « mauvais œil » en prononçant : (en arabe) Xamsa fiaïnik,  cinq dans ton oeil, Xamsa désignant également la main. [8]»

En poursuivant l’analyse afin d’y reconnaître les rouages sous-jacents, on peut donc en expliquer les mécanismes et son adoption généralisée.

L’arabe est une langue sémitique apparentée à l’hébreu. Comme mentionné auparavant, le terme arabe khamsa [خمسة] qualifie aussi le chiffre cinq, symboliquement associé à la main. « Le nombre cinq a absorbé le pouvoir magique de la main, il est devenu lui-même un charme contre le « mauvais œil » (Westermarck)[9]. L’assimilation religieuse a alors été possible par une identification aux ”cinq piliers de l’islam” (la foi, le jeûne, le pèlerinage, la prière et l’aumône).

Ce même phénomène d’intégration se prolonge. Il existe en effet cinq noms hautement respectés dans l’islam : Mahomet, Ali, Fatima, Hassan et Hussein.

Si les Juifs surnomment la khamsa, la ”main de Myriam”, elle devient ensuite la ”main de Fatima” pour les musulmans. Cette main a également été chrétienne. Elle s’est alors appelée la ”main de Marie”. Myriam, Fatima, Marie : ce sont là trois femmes importantes dans les trois religions monothéistes révélées.

En ce qui concerne la religion musulmane, ceci peut paraître un tant soit peu étonnant, sachant que le courant sunnite rejette toute idée de figuration. Or, ce n’est pas le cas du chiisme qui, lui, accepte l’existence du signe se référant à Dieu. Parallèlement, il se trouve que la branche ibadite[10], prévalent en milieu berbère, est issue du mouvement kharidjiste, faisant figure de troisième voie dans l’islam. Le sociologue Jean Servier[11] confirme d’ailleurs que: « L’islam n’a, pas plus que le christianisme, modifié les coutumes et les traditions populaires méditerranéennes. »

Louis Massignon[12] mentionne l’existence de mouvements dérivés du chiisme, voire de certains courants soufis, où la khamsa rappellerait le nombre des prières quotidiennes, chacune étant liée à un des cinq noms fondateurs, mentionnés précédemment.

Si l’ensemble des considérations analysées ne donnent pas à la main Hamsa, une origine strictement locale, elles tendent à souligner l’importance de ce signe dans le contexte culturel nord-africain. Il s’agit alors d’une symbiose invoquant les différents courants formant le socle de la société maghrébine actuelle.

La main Hamsa est donc un signe unitaire où chacun y trouve son propre lien identitaire. C’est en cela qu’elle devient une caractéristique de l’Afrique du Nord, berceau de plusieurs cultures et de religions successives et diverses.

On peut poursuivre l’analyse symbolique en entamant une considération à caractère plus ésotérique sur la valeur intrinsèque de la main et de son association logique au chiffre impair cinq.

La main est un des éléments caractérisant l’être humain. Elle forme une paire parmi les cinq membres (la tête, les deux bras et les deux jambes). On retrouve donc la dualité caractéristique de l’Homme (deux, premier chiffre pair), en parallèle avec le chiffre cinq (deuxième chiffre impair). Or la main Hamsa est composée de trois doigts centraux et de deux doigts annexes (le pouce et le petit doigt). Dans la symbolique du chiffre, le deux représente l’homme, tandis que le trois représente la femme. La face interne, la paume, est la partie la plus noble, celle qui renferme les lignes de la main – les lignes de vie. Elle est donc devenue un élément caractéristique du corps humain. Elle traduit le passage de l’hominidé primitif évoluant progressivement en Sapiens. Les premières peintures rupestres d’Afrique du Nord, mentionnées par G. Camps, font état d’orants, reconnaissables à leurs mains levées vers le ciel.

L’inévitable association au chiffre cinq est plus complexe. L’usage de la main ne relève pas uniquement aux cinq doigts ou aux cinq membres ; ce trait physique est partagé avec d’autres primates. L’être humain est aussi doué de cinq sens. Le chiffre cinq est la somme du premier chiffre pair (2, l’homme) et du premier chiffre impair (3, la femme). Il contient donc cet élément de la dualité, inhérent à la vie terrestre (homme-femme, pair-impair, droite-gauche, haut-bas, bon-mauvais, blanc-noir). Ce signe représente donc l’Homme dans sa fonction terrestre vitale.

Les mains de l’art pariétal, si nombreuses au Paléolithique, sont un signe émouvant de nos ancêtres, une sorte de main tendue, dans une chaîne terrestre. Cette main visible dans la pierre serait-elle équivalente à une signature ? Il a été possible parfois de dater certaines d’entre-elles entre -27,000 à -22,000 ans. Les empreintes préhistoriques sont soit négatives (la couleur entoure l’empreinte), soit positives (la couleur épouse la forme). Quelques paléontologues ont même constaté une prédominance des mains gauches (75%) sur les mains droites (25%). Dans l’état actuel des recherches, on ignore toujours les raisons profondes de son utilisation à des fins artistiques, magiques ou religieuses. Par contre, il semble que le germe d’une dualité consciente apparaît comme étant un premier mouvement caractéristique de la pensée humaine.

Dans l’hindouisme ou le bouddhisme, la main joue également un rôle important. Dans le sous-continent indien, elle est le siège des chakras, c’est à dire le siège du flux des énergies circulant dans le corps, mais aussi celui des cinq sens et des mudras (la gestuelle située entre l’humain et le divin) qui les affectent. À chaque doigt son chakra, sa propre énergie : le pouce (feu, chakra du plexus solaire), l’index (air, chakra du cœur), le majeur (éther, chakra de la gorge), l’annulaire (terre, chakra de la racine), l’auriculaire (eau, chakra sacré). En fait, la combinaison de ces énergies possède le pouvoir de modifier le flux vital afin de guérir les maux d’origine soit physiques, soit psychologiques. On retrouve donc ici le pouvoir prophylactique de la main.

La position de la main de Bouddha correspond à un message spirituel, clairement codé, évoquant un état spécifique. Ceci a d’ailleurs une conséquence observée sur le comportement des sociétés bouddhistes extrême-orientales. Les jeunes Asiatiques d’aujourd’hui possèdent un langage codé de la main qui échappe totalement aux jeunes Occidentaux.

Si cette digression est utile pour étayer le symbolisme de la main, elle permet aussi d’apporter quelques éléments supplémentaires concernant la Hamsa maghrébine pour en expliquer son utilité et ses vertus sociales.

On a vu que la main sémitique judéo-phénicienne a joué un rôle important en se propageant dans le monde punique de la Méditerranée occidentale. Une observation plus détaillée de cette même main suscite le questionnement. Quelle est cette forme stylisée qui la caractérise ? Pourquoi la main est-elle souvent porteuse d’un œil ? Parfois d’un poisson ? S’agit-il uniquement d’un talisman ? Ces différentes interrogations vont permettre de définir plus solidement la main Hamsa, intrigante à souhait.

Le contenant a donc rattrapé le contenu. L’image de la main Hamsa s’est codifiée. Les trois doigts du milieu sont tendus et parallèles, indiquant clairement leur association au chiffre trois. On peut évidemment y trouver plusieurs interprétations. C’est le propre du symbole. Dans un contexte socio-culturel, ils peuvent par exemple représenter les trois composantes ethniques des sociétés maghrébines : libyque / phénicienne / juive. Ou bien, on peut y voir les trois religions révélées selon un ordre établi : juif-chrétien-musulman. Si on relie ces trois doigts à l’aspect plus ésotérique du signe de Tanit[13], on y retrouve une triade composée de Él-Ba’al-Tanit. C’est donc ce qui l’associe au culte punique de Tanit.

Une conception artistique de la main Hamsa
Une conception artistique de la main Hamsa

On remarque ensuite que le pouce et le petit doigt adoptent une forme parallèle stylisée, courbée vers l’extérieur. Expriment-ils la dualité caractéristique de la société maghrébine ? C’est dans tous les cas l’expression binaire de ce qui est punique (libyco-carthaginois).

La paume est arrondie vers le bas, de telle sorte qu’elle évoque une demi-sphère, c’est à dire, une coupe, la coque d’une arche, un croissant lunaire, autrement dit l’espace inférieur et terrestre de l’œuf cosmique primordial.

L’image d’ensemble obtenue rappelle les pétales d’une fleur en pleine floraison. Une image qui sied au cycle de la Nature mais aussi au principe de la fertilité : celui de la déesse Tanit, le principe du cycle lunaire, l’Arche de Noé, la graine germée en plante, le cycle des saisons. Chez les anciens Égyptiens, la fleur du lotus jouait ce rôle. Or ce même principe de la fertilité existait parmi tous les autres peuples sémitiques, dont les Phéniciens. Le mythe d’Adon (devenu l’Adonis grec) illustre le concept spirituel de la vie après la mort. Évidemment, cette croyance majeure est aussi celle des anciens Égyptiens avec lesquels les Phéniciens avaient de fréquents rapports.

À partir de ce cadre, la conception artistique du contenu est laissée à l’imagination de l’artiste cherchant à exprimer ses diverses aspirations.

La main est donc tout cela. Elle est protectrice, bienfaitrice, décorative, elle représente une entité culturelle bienveillante. Elle possède les pouvoirs qu’on lui donne, selon qu’on y ajoute un œil, ou parfois un poisson. Cet œil unique, cyclopéen, visible sur la paume ouverte, est un repoussoir visible et physique du ”mauvais œil”, invisible et abstrait. Or, le terme aïn [ع] dans la langue arabe est à la fois l’œil et la source. En hébreu, le terme ayin [ע ] signifie aussi l’œil. Dans l’alphabet phénicien ayn a la forme d’un O évoquant la forme d’un l’œil grand ouvert. La corrélation culturelle linguistique  est évidente. Dans la mythologie égyptienne, l’œil oudjat possède un rôle symbolique important. Ce sont les deux yeux d’Horus, dieu à tête de faucon, représentant le soleil, à droite, et la lune, à gauche[14]. Hormis le principe de la dualité sous-jacente du mythe, on  retrouve l’antinomie mystique entre le nombre impair, l’usage du côté gauche, comme celui de l’ombre ou de la nuit.

L'œil égyptien ''oudjat''
L’œil égyptien ”oudjat”

Enfin, chez les Juifs, le poisson est symboliquement associé à la chance, ce qui expliquerait pourquoi certaines mains Hamsa arborent l’image d’un poisson, image qui sera ensuite analysée.

La main Hamsa n’est pas seulement un talisman, elle est donc aussi l’expression symbolique de la culture maghrébine. C’est vraisemblablement pour cela qu’elle est autant visible en Afrique du Nord. La force du symbole est de pouvoir concentrer en une seule image une multitude d’interprétations à des niveaux différents.

L’image du poisson, venant d’être évoquée, permet donc la transition vers ce second signe. Le symbole du poisson semble davantage lié à la Byzacène, et par extension à la Numidie.

Une porte de Sidi Bou Saïd ayant l'effigie de la main Hamsa et du poisson © C. Sorand
Une porte de Sidi Bou Saïd ayant l’effigie de la main Hamsa et du poisson © C. Sorand

2.Le Poisson.

Si en effet l’usage de la main Hamsa est géographiquement plus largement adoptée, celle du poisson appartient davantage au contexte tunisien. Sa représentation est si fréquente en Tunisie qu’elle en devient une marque identitaire indissociable du pays.

On sait que le couscous est un plat traditionnel maghrébin d’origine berbère. En Algérie, comme au Maroc, ce plat est composé de légumes et de viandes diverses. Or, la Tunisie se distingue avec sa propre spécialité au poisson.

Houmt Souk : couscous au poisson © C. Sorand
Houmt Souk : couscous au poisson © C. Sorand

On trouve l’effigie du poisson sur les murs, les portes, les coffres ; on la retrouve dans la poterie modelée de Sejnane, comme dans la céramique de Nabeul ; l’orfèvrerie tunisienne l’inclut  dans le décor ; bref, elle revêt un caractère omniprésent.

L’existence d’une longue façade maritime favorise la pêche. On comprend pourquoi le poisson a pu être assimilé à une activité  alimentaire humaine. Mais est-ce suffisant pour justifier l’impact culturel adopté  par  l’effigie du poisson?

Poterie berbère de Sejnane © C. Sorand
Poterie berbère de Sejnane © C. Sorand
Céramique de Guellala (Djerba) © C. Sorand
Céramique de Guellala (Djerba) © C. Sorand

Au cours de l’évocation de la main Hamsa, son association éventuelle au signe du poisson a été mentionnée. L’exploration de cette association et de son symbolisme s’impose.

2.1.La géographie. La position géophysique particulière de la Tunisie joue un rôle déterminant sur la vie sociale.

Le territoire présente un décrochement physique par rapport au continent africain. La partie nord est proche de l’Europe, séparée par un détroit, appelé le canal de Sicile. La carte fait donc apparaître les particularités suivantes: une côte septentrionale maritime s’ouvrant sur la Méditerranée occidentale ; à l’Est une longue façade maritime ouverte sur la Méditerranée orientale ; enfin, une bande côtière méridionale délimitant le golfe de Syrte. Autrement dit, on se trouve en présence de trois façades maritimes. Ce trait physique peut très bien s’associer aux trois doigts du milieu de la main Hamsa. Si l’on considère maintenant la partie continentale du territoire, on s’aperçoit qu’elle est composée de plaines et de montagnes à l’ouest, du désert au sud. Ce double aspect territorial peut très bien correspondre aux deux phalanges latérales recourbées sur la main Hamsa. Par ailleurs, l’importance du triple front maritime nord-est-sud, souligne l’omniprésence de la mer propice à la navigation et à la pêche. Les îles et îlots ponctuent le paysage côtier, au nord, comme au sud (îles Kerkennah, Djerba).

En soit, cela explique l’importance alimentaire du poisson. Ce dernier joue donc un rôle fondamental dans la vie économique du pêcheur, comme dans celle de ses habitants. L’image d’un bateau navigant sur les flots figure sur le blason de la Tunisie.

Le blason tunisien
Le blason tunisien

2.2.Le carrefour maritime. Les façades maritimes du pays ont une seconde implication. Le territoire tunisien est placé sur une voie maritime incontournable : celle d’un carrefour de communication, généralisé par l’Histoire depuis les Grecs et les Phéniciens,  probablement aussi par les Étrusques et les peuples des îles italiennes du détroit, de la Sardaigne à Malte. Une des préoccupations commerciales des Phéniciens résidait dans le commerce de la pourpre. Ils venaient en effet récolter le murex, en particulier sur les îles Kerkennah. L’industrie de la pourpre est d’ailleurs, selon certaines interprétations, à l’origine du mot ”Phénicie” dérivé du terme grec ancien phoînix [φοῖνιξ], signifiant ”rouge pourpre”. Quoi qu’il en soit, Françoise Briquel-Chatonnet[15], spécialiste des Phéniciens, confirme que le mot Phénicien est bien un « terme qui nous a été légué par les Grecs, qui les appelaient Phoinikes. »

2,3.Le poisson pour les Phéniciens. Le poisson était, lui aussi, associé au culte de Tanit où il représentait la chance et la prolificité.

Évidemment, pour les Phéniciens, la mer a joué un rôle essentiel. C’est ce qui fait dire à l’archéologue tunisien Mohammed Fantar que : « Si la mer joue un rôle considérable dans l’économie phénicienne, elle occupe une place importante dans leurs croyances[16]. » Les croyances phéniciennes ont été très souvent à l’origine d’autres cultes antiques, y compris, parmi les anciens Égyptiens. À titre d’exemple, M. Fantar cite le mythe de Jonas : « L’aventure de Jonas, jeté par-dessus bord en vue de calmer le courroux de la mer et avalé par un gros poisson, couvre un vieux mythe cananéen relatif à un monstre marin qui a choisi la côte de Joppé pour demeure. Jonas a été, selon nous, offert en sacrifice humain. » Ce même article cite aussi la déesse Astarté « une déesse ouranienne et chtonienne, liée à la fécondité de la nature » mais aussi « marine par sa naissance et ses fonctions. » Il ajoute : « Pour mieux marquer ses attaches marines, Astarté épouse Yam, le prince de la mer. Plus tard elle partage la fortune de Melqart, qui, pour bien jouer son rôle de maître de la Ville, domine sur terre et sur mer. »

L’intérêt particulier du mythe de Jonas sera repris ultérieurement en relation avec la tradition musulmane. Malgré tout, on se doit de souligner les regroupements qui s’enchaînent selon les époques et les cultures successives.

2.4.Le poisson pour les Hébreux. En fonction des Écritures, le poisson revêt une connotation particulière pour les Juifs. Les cinq premiers livres de la Bible forment la Torah – ce que la religion chrétienne appelle le Pentateuque. Mais pour les Juifs, le Talmud est un traité rabbinique sur la nature de toute chose, relative au judaïsme, en corrélation avec la Torah.

Dans le chapitre réservé à la ”main de Myriam” arborant soit un œil, soit un poisson, on a évoqué la fonction fatidique de la main juive. Elle sert aussi de protection contre le ”mauvais œil”. On trouve la citation suivante dans le Talmud : « les poissons de la mer, sont recouverts par les eaux sur lesquels le mauvais œil est sans pouvoir.[17]»

Une première remarque s’impose au sujet de la Torah : il s’agit d’un ensemble de cinq livres. Ensuite, le commentaire talmudique cité évoque les images du poisson, de l’élément eau et de la notion du mauvais œil. Autrement dit, trois éléments qui peuvent correspondre aux trois doigts levés de la main. Cette correspondance appelle à la réflexion. L’eau est un symbole de vie universel. Par contre l’image de l’œil et celle du poisson nécessitent d’être élaborées plus amplement.

Le poisson ne peut pas vivre en dehors de son milieu. Il a la propriété d’être muet. En français on dit ”muet comme une carpe”. Il est capable de nager à contre-courant (le saumon par exemple). Et puisque le poisson a la capacité de proliférer en pondant des centaines d’œufs, il est perçu comme étant un symbole de fertilité. Ce phénomène n’est pas totalement anodin si on l’associe à l’élément eau ou au principe de l’œuf cosmique : deux éléments appartenant au cycle de la Vie. De plus, le poisson, n’ayant pas de paupières, ne ferme jamais les yeux. Ceci évoque aussi l’œil unique des Cyclopes dont la taille et la fixité n’ont pas échappé à une œuvre de Pablo Picasso. On comprend alors pourquoi le poisson est devenu un signe de protection contre les mauvais sorts en éloignant le pouvoir maléfique du mauvais œil. Son habitat marin le protège d’emblée des regards malveillants.

Sur un plan plus spécifiquement biblique, ce fut le premier être vivant créé, le premier vertébré existant avant une mutation de la Vie à la surface terrestre. Lors du Déluge, c’est également le seul être vivant ayant pu conserver son milieu naturel. Le poisson est un animal béni de Dieu.

Chez les Juifs tunisiens, il existe un rituel lié au symbolisme du poisson. Chaque fois qu’on inaugure un nouveau lieu, que ce soit un appartement, un bureau ou un magasin, la coutume est de couper un poisson sur le pas de la porte pour rendre le lieu fertile et prospère.

2.5.Le poisson des premiers chrétiens.  On sait bien sûr que le poisson a joué un rôle important pour les premiers chrétiens (dès le Ier siècle)  à l’époque romaine, donc plus tardivement.

Plusieurs raisons l’expliquent. Une fois encore, il y a les écrits bibliques. L’Ancien Testament, au même titre que la Torah juive, en fait état. La Genèse parle du poisson comme étant le premier animal créé par Dieu et surtout c’est le seul animal à recevoir la bénédiction divine. Symboliquement, il appartient au monde marin invisible, celui des ténèbres que l’on peut associer à la mort. Il s’agit d’une mort tempérée par l’élément vital de l’eau. C’est donc une mort en phase avec l’idée d’une vie dans un au-delà. C’est ce que la religion des Égyptiens avait déjà révélé bien avant. Si le poisson appartient aux Ténèbres, Dieu symbolise la Lumière. Ce principe dualiste est bien connu de toutes les mythologies. Cette même idée est reprise dans le Nouveau Testament, corroborée par les paroles et les actes de Jésus. Ainsi, le baptême instauré par Jésus, le grand poisson (Ichtus, en grec ἰχθύς) pourrait être appréhendé comme étant un acte symbolique d’un retour à la Genèse, où les hommes, ces petits poissons, sont bénis en sortant des ténèbres et en recevant la lumière par le biais de l’eau bienfaitrice. Le baptême joue le rôle d’une renaissance initiatique. Les bénitiers des églises, coquillages marins géants, ne jouent-ils pas un rôle identique ? L’image du bénitier appartient au même concept, sauf que cette fois-ci le bénitier, réceptacle de l’eau bénite, est associé à la dureté du roc divin, témoignant ainsi de la solidité de la Foi et de l’Église.

Lorsque les premiers chrétiens ont été persécutés, ils ont pris l’image du poisson comme signe de reconnaissance et de ralliement. Ils percevaient alors le mot grec ICHTUS comme l’acronyme d’une phrase signifiant : ”Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur” [I: Ἰησοῦς / Iêsoûs: Jésus, Χ: Χριστoς / Khristòs: Christ, Θ : Θεοῦ / Theoû: de Dieu, Υ: Υἱoς / Huiòs: Fils,   Σ: Σωτήρ / Sôter : Sauveur].

Pendant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne, les empereurs romains ont persécuté les Chrétiens. Toutefois, Constantin Ier (272-337) – à qui la ville de Constantine (ancienne Cirta) doit son nom – se convertit au christianisme en 312 de notre ère. En l’An 330, Constantin fonde une ”nouvelle Rome” en Orient. Après sa mort, Byzance portera le nom grec de Constantinopolis, Constantinople[18].

Cette nouvelle digression historico-religieuse sert de socle au signe du poisson tunisien. Car pendant toute cette période, l’Afrique du Nord, particulièrement les anciens territoires carthaginois et numides, appartenaient aux provinces de l’Empire romain. Carthage a été le siège d’un évêché et un pôle spirituel majeur pour les Pères de l’Église. À cette époque le latin était devenu la langue officielle. Mais outre les parlers libyques et puniques, largement utilisés, le grec demeurait une langue comprise par les érudits. L’Ancien Testament a été écrit en hébreu, utilisant parfois l’ araméen ou le grec ; le Nouveau Testament a été entièrement écrit en grec.

La connaissance de la langue grecque, et parfois celle de l’hébreu, ont alors été perçues comme nécessaires à la compréhension et aux commentaires des Écritures.

Cette période de l’Histoire antique témoigne donc de l’importance du rôle joué par les ”Berbères”. Cela résonne comme un écho à une réflexion maintes fois faite par G.Camps disant que ”les Berbères étaient les éternels oubliés de l’Histoire”.

Pour illustrer cette citation, on peut évoquer la mémoire de deux empereurs romains : Septime Sévère (146-211), né à Leptis Magna (sur la côte libyenne actuelle) et celle de son fils Caracalla (188-217), né à Lugdunum, Lyon. L’un de ces personnages célèbres demeure Augustin d’Hippone (354-430), Père de l’Église d’Occident, né à Thagaste (l’actuelle Souk Ahras, en Numidie) et mort à Hippone (aujourd’hui Annaba). Issu d’une famille punique, son père était un païen romanisé et sa mère Monique (332-387), d’origine berbère, était une fervente chrétienne (sainte Monique).

D’autres encore ont joué un rôle majeur au sein des communautés chrétiennes de l’époque.

Le premier a été Tertullien[19] (env.155-env.225), né et mort à Carthage, au sein d’une famille berbère romanisée et païenne. Son vrai nom latin était Quintus Septimius Florens Tertullanius. Écrivain de langue latine, il se convertit au christianisme à la fin du IIe siècle. Devenu théologien, il reprend notamment l’image du poisson pour évoquer le baptême où les hommes font figure de petits poissons face à l’image de Jésus, l’ICHTUS, le grand poisson. Par ailleurs, ses réflexions sur la Trinité ont inspiré Cyprien de Carthage, premier Père de l’Église d’Occident.

Cyprien de Carthage (vers 200-258), autre berbère converti au christianisme, écrit en latin et devient l’évêque de Carthage à partir de 249. Père de l’Église latine, il meurt en martyr et après son décès ses fidèles édifient une basilique dont on peut encore voir les fondations sur les hauteurs de Carthage.

L’image du poisson s’est donc perpétuée aussi à travers le christianisme. Sa fonction symbolique s’ajoute, voire fusionne avec les concepts antérieurs phéniciens et juifs.

2.6.Le poisson pour les musulmans. À vrai dire, l’image du poisson demeure aussi féconde dans son aspect historique et religieux que dans le concept profane qui lui est attribué !

À une époque plus tardive, entre 647 et 709 de notre ère, la religion islamique, dans la foulée des invasions arabes, pénètre au Maghreb. Pour s’imposer, il lui a donc fallu s’adapter aux croyances locales antérieures.

Or, on s’aperçoit que par le biais des Écritures, issues d’un même fonds, on va retrouver le même héritage symbolique du poisson. En particulier par l’intermédiaire du mythe de Jonas, déjà évoqué à propos des Phéniciens (rubrique 2.3). Puisque le phénicien, l’hébreu et l’arabe appartiennent au groupe des langues sémitiques, la diffusion du mythe a donc pu se faire aisément.

Symboliquement, la lune est associée à l’eau. Son cycle de renouvellement est à l’origine d’un calendrier du temps qui lui est propre. Les phénomènes de la fertilité et de la végétation, voire des marées, dépendent de sa périodicité. Cela la rapproche du concept de la féminité (opposé à celui du soleil, concept masculin). Les divinités lunaires sont Isis, Astarté, Artémis, Hécate, et même Perséphone qui personnifie le cycle des saisons. Le croissant lunaire en est une représentation courante, d’ailleurs adoptée par l’islam. Le croissant s’identifie à la moitié inférieure de l’Œuf primordial, celui du monde terrestre, s’opposant à la voûte céleste. La coupe (le Graal) ou la coque du vaisseau préfigurent une promesse de renouveau. C’est le cas des bateaux égyptiens circulant sur le Nil à l’époque pharaonique. Plus frappant encore est l’image de l’arche de Noé et des eaux du Déluge. On se souvient que seul le poisson est laissé libre dans le milieu aquatique auquel il appartient.

Dans la langue arabe la lettre nûn [ن ] est la 25e lettre de l’alphabet arabe qui en comporte 28. La lettre nûn existe également dans l’alphabet phénicien (14e lettre de l’alphabet qui en comporte 22) et correspond au serpent, ce qui lui donne alors une valeur chthonienne liée au cycle agraire de la renaissance. Nûn est également la 14e lettre de l’alphabet hébreu (comportant aussi 22 lettres). Il correspond au N le l’alphabet latin.

Luc Benoist[20] écrit : « Le croissant est aussi la lettre nûn qui, en arabe, en épouse la forme. Dans la tradition islamique, cette lettre représente le poisson où Jonas a été enfermé quelque temps, comme Noé dans l’arche, avant d’en être délivré. Au point de vu de sa signification, le croissant représente la résurrection à cause du rythme mensuel des transformations lunaires. Dans la kabbale hébraïque, la lettre nûn est également attachée à l’idée de renaissance. »

René Guénon[21] complète cette réflexion concernant la lettre nûn : « Cette lettre est considérée surtout, dans la tradition islamique, comme représentant ”El-Hût”, la baleine, ce qui est d’ailleurs en accord avec le sens originel du mot ”nûn” lui-même qui la désigne, et qui signifie aussi « poisson » ; et c’est en raison de cette signification que ”Seyidnâ Yûnus” (le prophète Jonas) est appelé ”Dhûn-Nûn”. Ceci est naturellement en rapport avec le symbolisme général du poisson et plus spécialement avec certains des aspects que nous avons envisagés ici dans l’étude précédente, notamment, comme nous allons le voir, celui du « poisson-sauveur », que ce soit le ”Matsya avatâra” de la tradition hindoue ou ”l’Ichthus” des premiers chrétiens. La baleine, à cet égard, joue aussi le même rôle qui est joué ailleurs par le dauphin, et, comme celui-ci, elle correspond au signe zodiacal du Capricorne, en tant que porte solsticiale donnant accès à la « voie ascendante. »

Comme le poisson ne ferme jamais l’œil, il est progressivement devenu un signe de la vigilance pour les musulmans. Par extension, le poisson éloigne donc le mauvais œil et porte chance. Il existe à ce sujet une tradition locale à Bizerte et à Sfax, où dans des cérémonies de mariage, le marié tourne plusieurs fois autour d’un poisson pour éloigner les mauvais sorts. Le poisson a donc une vocation prophylactique. Pour porter chance à quelqu’un, il est coutumier de dire :”Hout aâlik !” (“Le poisson soit avec toi !”)[22].

2.7.Le poisson comme amulette. Les éléments précédents permettent de démontrer les phénomènes des diverses assimilations. On a pu constater alors comment l’image du poisson a pu socialement faire office de talisman. Il s’agit en fait d’un trait d’union clairement ancré dans l’histoire et le brassage qui s’est opéré au fil des siècles.

Cette croyance populaire a donc des fondements religieux et culturels surtout sémitiques. Il est clair qu’elle cristallise par son image une multitude d’autres croyances qui toutes convergent vers un ensemble communautaire partagé.

Détail architectural au sud de l'île de Djerba : main Hamsa entre deux poissons © C. Sorand
Détail architectural au sud de l’île de Djerba : main Hamsa entre deux poissons © C. Sorand

La remarque faite sur la lettre ”nûn” nécessite quelques commentaires supplémentaires. En fait, ce mot est partagé entre le phénicien, l’hébreu, l’araméen, le syriaque et l’arabe. En arabe, il est proche du mot ”baleine” [حُوت], probablement en fonction du mythe de Jonas. Mais si on regarde attentivement la graphie de la lettre  nûn [ن ] isolée, l’image se décompose en deux éléments : une demi-sphère surmontée d’un point. La demi-sphère peut symboliquement représenter une coupe, une arche, un croissant. Traditionnellement un cercle avec un point central [☉] est un symbole du Soleil. Le cercle est l’image du cosmos, tandis que le point central est un germe de vie. C’est la graine que l’on va planter et qui va germer sous les rayons du soleil. Ce cercle primitif divisé en deux donne alors une voûte dans sa partie haute et une coupe dans sa partie basse. Le nûn est donc la coupe recevant l’eau du Ciel, le croissant lunaire surmonté d’une étoile céleste, Jonas dans le ventre de la baleine, l’Arche de Noé. On pourrait y voir aussi la coque stylisée du bateau guidé par les étoiles. Tous ces éléments figurent déjà dans la civilisation de l’Égypte ancienne, même l’existence de ”Noun” dans l’Ennéade.

Voici donc un extrait expliquant la naissance de l’univers selon les Égyptiens[23] :

« À l’origine était le Noun (ou Nouou), vaste océan primordial, magma informe sans limites spatiales ni temporelles l’espace, le temps et la lumière n’existant pas encore. Mais cette vaste étendue liquide renfermait un potentiel de vie, un principe conscient : le dieu Atoum, qui sera à l’origine d’une lignée dont chaque élément représentera d’abord un aspect de l’univers. »

Au départ, rien ne semble rattacher la main Hamsa au poisson. On a pu constater cependant comment les deux images sont reliées l’une à l’autre.

Dans un tel contexte social le poisson recèle à la fois une valeur économique (la pêche) et une fonction culinaire, appartenant à un métier (celui du pêcheur). Le terme même de pêcheur peut avoir un sens ambigu : soit matériel (l’activité humaine de la pêche), soit spirituel (dans la religion, le pécheur c’est celui qui commet le péché).

Ce même principe de dualité est contenu dans les deux images décrites : la main et le poisson. Deux images symboliques qui représentent admirablement le contexte maghrébin dans sa pluralité originelle. Ainsi donc, cette main que l’on met dans le panier du pêcheur pour en retirer un poisson revêt forcément une double signification. Elle est un élément de vie servant à la plénitude protectrice de l’Homme. Un bel exemple de sagesse liant les hommes entre eux.

Christian Sorand

Bibliographie :

AMIET Pierre. Magdeleine HOURS-MIEDAN. Les représentations figurées sur les stèles de Carthage. In: Revue de             l’histoire des religions, tome 141, n°1, 1952. pp. 121-124; URL :http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1952_num_141_1_5860
BENOIST, Luc. Signes, Symboles et Mythes, Que sais-je ?, PUF, Paris, 1975.
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise. Qui étaient les Phéniciens ?, Clio. 2001, https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/qui_etaient_les_pheniciens_.asp
CAMPS-FABRER, H. et MORIN-BARDE, M. « Amulette », in Gabriel Camps (dir.), 4 | Alger – Amzwar, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 4) , 1986 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 01mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2487
CHAKER S. et CAMPS-FABRER, H. « Afus », in 2 | Ad – Ağuh-n-Tahlé, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes »,no         2) , 1985 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 02 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/896
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SORAND, Christian. Aux sources de Djerba, île plurielle millénaire, https://www.academia.edu/38424828/Aux_sources_de_DJERBA_île_plurielle_millénaire
SORAND, Christian. La vague migratoire juive en Afrique du Nord et ses implications, https://www.academia.edu/40193947/La_vague_migratoire_juive_en_Afrique_du_Nord_et_ses_implications
SORAND, Christian. Le Signe de Tanit, https://www.academia.edu/35851797/Le_Signe_de_Tanit

Quelques articles annexes :

Les codes secrets du poisson dans l’art du bijou tunisien : https://harissa.com/news/article/les-codes-secrets-du-poisson-dans-lart-du-bijou-tunisien
Les Mains dans la Préhistoire : https://www.hominides.com/html/art/main-prehistoire.php, © Hominidés.com – 2002-2019
Le poisson, emblème tunisien ancestral : https://chrismate.blogspot.com/2019/01/le-poisson-embleme-tunisien-ancestral.html
Naissance de la future Constantinople (11 mai 330), hérodote.com : https://www.herodote.net/11_mai_330-evenement3300511.php

Notes :

[1]   Amiet Pierre. Magdeleine Hours-Miedan. Les représentations figurées sur les stèles de Carthage. In: Revue de l’histoire des religions, tome 141, n°1, 1952. pp. 121-124;http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1952_num_141_1_5860
[2]   C. Sorand. Le signe de Tanit. https://www.academia.edu/35851797/Le_Signe_de_Tanit
[3]   S. Chaker et H. Camps-Fabrer, « Afus », in 2 | Ad – Ağuh-n-Tahlé, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes »,no 2) , 1985 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 02 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/896
[4]  H. Camps-Fabrer et M. Morin-Barde, « Amulette », in Gabriel Camps (dir.), 4 | Alger – Amzwar, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 4) , 1986 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 01 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2487
[5]  Jean Servier, Les Berbères, Que sais-je ?, PUF. Paris, 2017, ISBN : 978-2-13-079283-3, p.80
[6]   C. Sorand, ”La vague migratoire juive en Afrique du Nord et ses Implications”, https://www.academia.edu/40193947/La_vague_migratoire_juive_en_Afrique_du_Nord_et_ses_implications
[7] H. Camps-Fabrer et M. Morin-Barde, « Amulette », in Gabriel Camps (dir.), 4 | Alger – Amzwar, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 4) , 1986 [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 01 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2487
[8]  Ibidem
[9]  Ibidem
[10]   C. Sorand, ”Aux Sources de Djerba, île plurielle millénaire”,     https://www.academia.edu/38424828/Aux_sources_de_DJERBA_île_plurielle_millénaire
[11]   J. Servier, ”Tradition et Civilisation Berbères”, Éditions du Rocher, Monaco, 1985, ISBN : 2-268-00369-8, p.442
[12]   Louis Massaignon,  in Écrits mémorables I, Bouquins, Laffont, 2009,  p.249
[13]   C. Sorand. Le Signe de Tanit, https://www.academia.edu/35851797/Le_Signe_de_Tanit
[14]   Claire Lalouette. Dieux et Pharaons de l’Égypte ancienne, Librio, Paris, 2004,  ISBN : 9782290201152, pp.23 et 37
[15]   F. Briquel-Chatonnet. Qui étaient les Phéniciens ?,Clio: https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/qui_etaient_les_pheniciens_.asp
[16]   Fantar Mhamed. Les divinités marines chez les phéniciens-puniques. In: École pratique des hautes études. 4e section,Sciences historiques et philologiques. Annuaire 1965-1966. 1965. pp. 547-549; https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0001_1965_num_1_1_4983
[17]   Source :  www.harissa.com
[18]   Naissance de la future Constantinople, https://www.herodote.net/11_mai_330-evenement-3300511.php
[19]   Source- Encyclopédie Universalis : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tertullien/
[20]   Luc Benoist. Signes, Symboles et Mythes, Que sais-je ?, PUF, 1975, p.64
[21]   René Guénon. Les mystères de la lettre Nûn http://esprit-universel.over-blog.com/article-rene-guenon-les-mysteres-de-la-lettre-nun-1-109644257.html
[22]   Source : https://harissa.com/news/article/les-codes-secrets-du-poisson-dans-lart-du-bijou-tunisien
[23]   Claire Lalouette. Dieux et Pharaons de l’Égypte ancienne, Librio,, Paris, 2004, ISBN : 978-2-290-20115-2

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