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Le récit d'une interaction majeure et d'un syncrétisme local intemporel

Puniques et Numides – Les Phéniciens en Afrique du Nord – Partie 2

La publication intitulée Puniques et Numides Les Phéniciens en Afrique du Nord traite trois grandes thématiques :
Première partie : Les Phéniciens et la Méditerranée orientale (disponible ici)
Deuxième partie : Les Puniques et la Méditerranée occidentale
Troisième partie : L’Afrique des Numides (disponible ici)
Nous avons décidé de publier cette étude à travers trois articles, en voici la partie 2

Deuxième partie : Les Puniques et la Méditerranée occidentale

4.La fondation de Carthage. (814 av.J.-C.)

L’une des raisons principales de la fondation de Carthage repose sur les facilités portuaires. La fondation antérieure d’Utique n’offrait pas un mouillage suffisant pour les navires phéniciens. Le port était situé à l’embouchure d’un fleuve, la Medjerda, propice à l’ensablement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le site archéologique d’Utique se trouve être aujourd’hui aussi éloigné de la mer. Le mouillage carthaginois viendra donc palier cette carence.

Dans le monde antique, toute fondation nouvelle était sujette à une triple consécration : un mythe, un rite, et une protection divine (réf. 2.4.2. le mythe de Kadmos).

Dans le cas précis de Carthage, le mythe a une double valeur, puisqu’il est lié à un personnage (Elishat) et à un lieu (la fondation d’une ville nouvelle). Il sera donc suivi d’un rite expiatoire traditionnel (un bœuf). Puis, il bénéficiera d’une protection appropriée (la déesse Tanit). Mythes et symboles viendront donc illustrer l’histoire.

4.1.1.Le mythe d’Élissa-Deido. Elishat, sœur du roi Pygmalion de Tyr, quitte les rives du Levant après l’assassinat de son époux par son propre frère, accompagnée de quelques fidèles. Après un passage par Chypre, son équipée maritime aborde les côtes nord-africaines, dans ce qui est aujourd’hui la baie de Tunis. Les Maxitani étaient le groupe libyco-numide avec lequel un accord avait été passé pour l’octroi d’un terrain, qui selon la légende, serait délimité par une peau de bœuf.

Historiquement, les personnages sont bien réels. «  Cette belle et troublante légende des origines de Carthage repose sur un certain nombre de données historiques. Les noms des protagonistes, passés cependant par le grec ou le latin, sont connus dans l’onomastique punique : Elishat, que les Grecs appelaient Elissa est un nom bien connu à Carthage[1] […] ».

En premier lieu, ce mythe est d’abord l’aboutissement d’une errance que l’on pourrait aisément comparée à celle de l’Ulysse grec. Toutefois, elle met en scène un caractère féminin, de sang noble. Il s’agit d’une première constatation qui n’est peut-être pas totalement anodine dans l’histoire de ce récit mythique.

La linguistique nous apporte également un autre éclairage, confirmant la symbolique du mythe. Elishat est un mot phénicien, hellénisé en Elissa. Le terme El désigne un dieu en phénicien. Traduit dans la langue grecque, cela devient Theiosso. Car theos [θεός] est le mot grec pour un dieu. Le terme de Didon est issu du latin Dido, puisque c’est Virgile (70-19 av.J.-C.) qui reprend le mythe dans L’Énéide (29 à 19 av. J.-C.). Or le mot latin Dido serait d’origine libyenne signifiant justement ‘une errante’ !

Cette constatation étymologique véhicule alors une triple identité culturelle inhérente à la fondation de Carthage : le phénicien, le grec et le libyque.

4.1.2. Le mythe de la fondation de ‘Karsh-Hadat’ [la ville nouvelle]. Selon une convention établie, à cette époque, il faut ensuite élaborer une histoire marquant les esprits pour justifier la création d’une ville à même capable d’asseoir une pérennité imparable. C’est ici qu’intervient l’épisode de la peau de bœuf. L’accord du territoire octroyé doit être couvert par une peau de bœuf. Or dans ce mythe, Élishat utilise la ruse féminine. Elle fait découper cette peau en fines lanières pour fixer les limites d’un territoire destiné à abriter la future citadelle de Byrsa. La quadrature de cet espace a été évaluée à environ 4km. Il y a donc tromperie sans pour autant violer l’accord établi.

Le nom de Byrsa [βύρσα, ‘le cuir’ en grec, obtenu à partir d’une peau de bœuf] nécessite à son tour un commentaire. Dans le même article de Gabriel Camps[2], voici ce qui est écrit : « La légende de la peau de boeuf fut sans doute inventée par quelque mythographe grec pour expliquer le nom de la citadelle de Carthage (Barsat, en punique) qui devint, chez les Grecs Byrsa, ce qui veut dire « peau de boeuf ». Il faut noter également qu’à cette époque le grec était une langue véhiculaire. Ce terme a donc une valeur symbolique puisqu’il véhicule deux images linguistiques inhérentes au mythe de la fondation. L’hypothèse d’un jeu de mots en relation avec la ruse, sur laquelle nous reviendrons, rappelle cet autre épisode mythique d’Ulysse avec le Cyclope Polyphème. Raconté par Jean-Pierre Vernant[3], en voici le récit. En s’adressant au Cyclope, « Ulysse lui déclare se nommer ‘Outis’, c’est à dire Personne. […] Il y a là un jeu de mots parce que les deux syllabes de ‘ou-tis’ peuvent se remplacer par une autre façon  de dire, ‘mè-tis’. ‘Ou’ et ‘mè’ sont en grec les deux formes de la négation, mais si ‘outis’ signifie personne, ‘mètis’ désigne la ruse. Bien entendu, quand on parle de ‘mètis’, on pense aussitôt à Ulysse qui est précisément le héros de la ‘mètis’, de la ruse. »

Ce parallèle de l’Elissa grecque avec Ulysse semble donc se poursuivre. À l’errance maritime, suivie d’une rencontre locale (les Maxitani), intervient  le récit d’une fondation (Barsat/Byrsa) établie dans la tromperie, une arme caractérisant le statut du héros antique, à mi-chemin entre les dieux et les hommes. Bien évidemment, il s’agit ici de consacrer une héroïne et non plus un héros.

4.2.Le mythe du bœuf rituel. Il faut donc revenir sur cette image symbolique du bœuf. Elle est importante pour plusieurs raisons. Avant tout, parce que tous les rituels des sacrifices se faisaient en offrant un bœuf aux divinités pour solliciter la protection divine. Ensuite, parce qu’il s’agit ici d’un autre parallèle inhérent aux mythes de Tyr, dont est originaire Elishat/Elissa. Europe, fille du roi de Tyr, fut enlevée par Zeus sous la forme d’un taureau blanc. Le propre frère d’Europe, Kadmos, parti à la recherche de sa sœur, sera le fondateur de la ville grecque de Thèbes, après avoir suivi une vache sur les conseils de la Pythie de Delphes. Or, voici qu’un troisième caractère issu de la maison royale de Tyr, est cette fois encore associé à la famille du bœuf. On remarquera l’opposition binaire mâle/femelle ou femelle-mâle.

TYR

EuropeTaureau blanc
Kadmosvache
Elissabœuf

4.3.Les éléments de la consécration divine.

Pour aborder cette troisième étape des rites de fondation, il faut donc considérer le panthéon ternaire de Tyr, la ville d’origine.

« La religion phénicienne est également caractérisée à la fois par l’unité et la diversité. Si les grandes figures divines héritées du millénaire précédent sont toujours vivantes, comme El, chaque cité semble s’être mise sous la protection d’un couple divin particulier ». […] « À Tyr, le panthéon était dominé par Milqart, dont le nom signifie « Roi de la cité » et qui était Baal, le maître de Tyr, associé à Astarté[4tant avant tout une déesse de la Guerre et de la Fécondité.

Il n’est donc pas impossible de considérer l’Elishat du mythe comme étant un avatar d’Astarté, puisqu’à Carthage, Tanit ou Tinit prendra cette place. Françoise Briquel-Chatonnet[5] dit que : « La déesse Tanit, dont le culte jouait un si grand rôle à Carthage, était déjà révérée en Phénicie, même si ses attestations y sont très rares. Ses relations avec Astarté semblent avoir été très étroites ». Or, on pensait que Tinit émanait plutôt d’un fond libyque, comme le laisse entendre Gabriel Camps. « La religion elle-même n’échappa point à cette interpénétration, à cette fusion des mondes africain et oriental. Chez les Numides on pense en premier lieu à l’extension généralisée du culte de Baal Hammon qui devint le Saturne africain de l’époque romaine, et à celui de Tanit, ou plutôt de Tinit, dont le nom a d’ailleurs une consonance berbère[6] ». Quoi qu’il en soit, il semble que le mythe d’Elishat/Elissa annonce une personnification de la déesse Astarté/Tinit. Quant à Ba’al, il s’identifiera à Carthage au Ba’al-Hammon libyque de l’oracle égyptien de Siwa.

4.4.Les autres éléments symboliques sous-jacents.

Si l’on accepte l’idée des éléments symboliques contenus dans l’élaboration du mythe, il importe alors d’établir d’autres liens, d’ordre topographique ou linguistique.

4.4.1.Le site de Tyr, au sud du Liban, est celui d’une ville appelée aujourd’hui Sour. Le mot arabe Sur [صور] est lui-même issu du mot phénicien SoR signifiant ”le rocher”.

4.4.2.L’errance maritime fait intervenir l’élément de l’eau (la mer), force vitale, au même titre que le navire emmenant un germe de vie en relation avec une princesse (Elishat) et son équipage, à la recherche d’une terre nouvelle (Kart-Hadash). Cet élément symbolique se rattache à celui de Noé et de son arche, ou à celui de Jonas et de la baleine, ou encore à L’Odyssée.

4.4.3.Le choix du site se fait pour des raisons évidentes d’implantation portuaire voulue par les Phéniciens, mais aussi par le choix défensif, aussi bien que religieux, d’une colline (Barsat/Byrsa) dont l’ambiguïté du nom a déjà été évoquée. Pour Olivier Beigbeder[7], « la montagne est le support du Dieu céleste qui, par sa forme pyramidale participe aussi de la Terre-Mère, le triangle étant l’une des représentations de la matrice, inspirant la plupart des sanctuaires ».

4.4.4.La ruse féminine permet ensuite de couvrir un périmètre en forme de carré, selon la tradition orientale. Symboliquement le carré est « une figure centrée également, axée sur les points cardinaux, et comme telle, en général à sens terrestre[8] ». Ce périmètre a été évalué à 4km. L’ethnologie reconnaît quatre symboles universaux où le carré, porteur du chiffre pair 4, symbolise la terre.

4.4.5.L’appellation phénicienne du lieu [barsat, place forte] en détermine une volonté défensive, peut-être même à sens d’hégémonie conquérante, alors que le terme grec [byrsa, le cuir d’une peau de bœuf] en établit un axe divin. On constate alors qu’après l’eau et la terre, un troisième élément surgit, celui de l’air, siège des divinités protectrices.

4.4.6.Or, le mythe d’Elishat/Déido est corroboré par un quatrième élément, celui du feu, culturellement lié à la vie comme à la mort de Carthage. À la suite de la fondation de Carthage, Elishat reçoit alors une proposition de mariage de la part du roi des Maxitani, Hiarbas. L’évocation d’un mariage royal venant. en quelque sorte solidifier le pacte entre Numides et Phéniciens, semble être une éventualité plausible dans la légende. Elishat tergiverse tout d’abord en évoquant la mémoire de son époux, Acherbas. Or ce dernier occupait à Tyr, la fonction de grand prêtre de Mel-kart[9]. Selon Azedine Beschaouch[10], « Melqart (ou Milqart, « roi ou maître de la ville ») rappelait les liens entre « Qart-Hadasht » (Carthage) et Tyr, et serait le dieu par excellence de l’expansion phénicienne. Melqart était assimilé à Héraclès ».

Françoise Briquel-Chatonnet[11] appelle Milqart le « maître de Tyr ». Elle ajoute d’ailleurs que « le ”Seigneur de Tyr” était une inscription de Malte qui a servi de base au déchiffrement de l’écriture phénicienne ». Cet élément du mythe associe donc Elishat à une divinité du panthéon tyrien. Il faut y voir la raison de son immolation par le feu, en raison de son refus d’épouser Hiarbas. C’est elle-même qui s’immolera sur le bûcher qu’elle a fait préparer, remplaçant ainsi le rite de l’offrande traditionnelle d’un bœuf par un holocauste. Par ce geste, elle démontre la prépondérance de l’héritage tyrien, tout en adoptant une stature d’héroïne divine. C’est ce qui fait dire à Gabriel Camps[12] que « le bûcher d’Elishat-Didon continua de brûler dans le cœur des Carthaginois tout au long de leur histoire, éclairée par les sinistres feux qui consumaient les corps des enfants sacrifiés à Baal. L’histoire de Carthage commence par le bûcher d’Elishat et se termine par celui dans lequel se jetèrent, en 146 avant J.-C, la femme et les enfants d’Asdrubal, le dernier défenseur de la ville tragique ».

5.Aire géographique. Une position géopolitique majeure. REPRISE ICI

Un seul coup d’œil sur une carte permet de s’apercevoir que le site de Carthage a occupé une position géopolitique majeure, qui est à l’origine de son prestige commercial, maritime et politique.

5.1.Sur un plan géopolitique, Carthage occupe une position centrale à mi-chemin entre la partie orientale et occidentale de la Méditerranée. Le détroit de Sicile a une largeur d’environ cent-cinquante kilomètres dans sa partie la plus étroite. L’autonomie carthaginoise est un pion imparable dans ce vaste jeu d’échecs où les Grecs sont positionnés à l’est et au nord-est, tandis que les Romains sont au nord-ouest.

5.2.Sur un plan maritime et commercial, la fondation de Carthage permet aux Phéniciens d’asseoir une base solide sur l’axe des échanges est-ouest.

5.3.Sur un autre plan stratégique et commercial, Carthage devient un jalon essentiel grâce à son implantation en terre numide. Il faut garder à l’esprit que le mercantilisme phénicien n’était pas uniquement maritime, mais qu’il comportait également des échanges terrestres. La présence d’un arrière-pays, qui deviendra ultérieurement « le grenier à blé de Rome », et l’existence d’un commerce saharien (or, ivoire, animaux sauvages) seront deux autres éléments essentiels qui joueront un rôle majeur pour faire de Carthage un port d’exportation en plus d’une escale opportune. En évoquant les colonies phéniciennes de Tripolitaine, composées de trois villes : Leptis Magna (VIe av. J.-C.), Sabratha (IVe av. J.-C.) et Oea (Tripoli),  Claude Sintès[13] indique que « la grande puissance maritime aurait trouvé là des ports drainant les produits du cœur de l’Afrique, bêtes sauvages, ivoire, or, pierres précieuses, fourrures, et peut-être esclaves ». Il faut également ajouter que la région située plus au sud, le Fezzan, était celle des Garamantes. En étudiant ce peuple libyque – demeuré encore un peu mystérieux – Gabriel Camp[14] écrit : « Il n’est pas exagéré de dire qu’il exista une culture garamantique nourrie d’un commerce transsaharien qui assurait les relations entre les pays du nord, imprégnés des civilisations méditerranéennes et ceux du sud où la savane abrite les cultures africaines ».

5.4.Enfin, l’expansion progressive de Carthage servira également d’aire de tampon avec la colonie grecque de Cyrénaïque. « Ce golfe de la Grande Syrte situé entre le monde d’influence grecque et la région contrôlée par Carthage la Punique, sert de zone tampon. Les échanges sont en général pacifiques[15] ».

6.La civilisation punique.

Au tout début de cette étude, l’existence de Kerkouane a été mentionnée. L’archéologie a permis d’obtenir des informations essentielles sur ce lieu partiellement épargné en fonction de son isolement relatif au Cap Bon. Le site a été classé par l’Unesco[16] indiquant que « cette cité phénicienne, sans doute abandonnée pendant la première guerre punique (vers 250 av. J.-C.), et n’ayant de ce fait pas été reconstruite par les Romains, nous offre les seuls vestiges d’une ville phénico-punique qui ait subsisté ». Mohamed Fantar, professeur d’histoire et d’archéologie a évoqué un certain nombre d’informations liées à l’existence de ce champs de fouilles et sur lesquelles nous reviendrons dans la partie consacrée aux Numides.

Ce lieu révèle clairement une inter-influence entre les Phéniciens et les Numides, justifiant l’appellation punique consacrée.

Évolution vers une culture originale (réf.’Le Signe de Tanit‘)

7.L’importance du mythe (citer CAMPS). Essai d’interprétation du mythe

La corrélation du mythe et de l’Histoire nécessite un besoin de transcender le côté fable du mythe. Dans un mythe, toute relation possible avec l’histoire prend une valeur poétique. Elle recèle malgré tout un hermétisme sous-jacent perçu comme un message codé, adressé à des initiés, et vraisemblablement  dédiée à la postérité. C’est en tout cas ce qui en ressort quand on se penche sur le remarquable ouvrage d’Edith Hamilton[17]  consacré à la mythologie.

Dans l’Antiquité, chaque ville importante possédait son mythe de fondation. D’une certaine façon, c’était une manière d’asseoir la pérennité du lieu. Dans un ouvrage sur les mythes, l’Américain Joseph Campbell écrit que « les mythes nous propulsent dans un état de conscience du domaine spirituel » [‘the myths bring us into a level of consciousness that is spiritual[18]’]. Luc Benoist, quant à lui, reconnaissait qu’« au cours des âges, le caractère initiatique de ces récits a graduellement disparu derrière leur aspect poétique et romanesque[19]. » À titre d’exemple bien connu, la fondation de Rome est liée au mythe de Remus et Romulus, dont la louve est devenue l’emblème de la cité.

Il faut donc revenir plus en détails sur les mythes d’Elisha et de la fondation de Kart-Hadash, en essayant d’en extraire un certain nombre d’images et en les reliant au contexte historique et culturel d’alors. La tentative d’élucidation proposée est la suivante.

Le mythe d’Elisha/Didon

 Ce personnage féminin de sang royal offre une double personnalité, d’ailleurs élaborée par son nom.

Voici ce que la linguistique nous indique :

-En phénicien : El, signifie « dieu » et -issa, « feu » ou « femme ». Or, connaissant son histoire s’achevant par une mort expiatoire sur un bucher, on peut déjà rectifier et dire que la confusion entre feu et femme est symbolique. C’est bien le feu et la femme qu’elle représente à l’instar de la triade punique déjà évoquée dans « Le Signe de Tanit ».

Il y aurait donc une sorte de parité linguistique liée à la religion punique (El /Ba’al /Tanit) et au principe du signe de Tanit, comme la suite va l’évoquer.

– En grec, son nom devient Theiossô : Theos [Θεός], « dieu » remplace le El phénicien.

– On pense que Deidô serait un nom d’origine libyque.

– En latin, ce nom serait devenu Dido, l’« errante » (puis se transforme en Didon, en français).

Dans la symbolique, le triangle droit [∆] est un symbole masculin représentant aussi le FEU. Selon les critères de la religion punique, où la déesse Tanit est la parèdre du dieu Ba’al, cela paraît être une fusion concevable, d’autant plus qu’il s’agit d’un personnage féminin hors-pair, placé à l’égal de l’homme.

Par ailleurs, cette héroïne s’inscrit dans un contexte numide africain. Elisha-Didon est-elle alors le miroir, voire la base du mythe de Tanit ? Elle reflète également l’image d’une certaine Dihya, appartenant au mythe chaoui ; celle que l’on surnommera alors « la Kahina », c’est-à-dire « la prêtresse » ou « la sorcière ». Est-ce donc l’image d’une société matriarcale, appartenant à la culture locale ? Elle perpétue en tout cas l’idée d’une femme libyque aux dimensions cosmiques, que la mythologie grecque a emprunté (les trois filles d’Atlas au jardin des Hespérides, Athéna Tritonique, les trois sœurs Gorgones figurant dans le mythe de Persée et de Médée), et qui incarne autant de mythes émanant des peuples libyques[20].

Le mythe de la fondation de Kart-Hadash (« la ville nouvelle ») 

Il y a là encore plusieurs éléments se prêtant à une analyse symbolique plus que littérale. Ce sont : la peau de bœuf, la ruse, le périmètre délimité, la colline qui l’englobe, le personnage numide de Hiarbas, et le sacrifice de la reine par le feu.

-[1L’image du bœuf : dans un contexte d’Antiquité méditerranéenne, cet animal a une valeur hautement symbolique. C’est l’un des signes du Zodiaque, et donc l’un des travaux d’Hercule (‘les écuries d’Augias’). C’est aussi le mythe persan de Mithra, l’Enki des Sumériens, le dieu Apis égyptien, Zeus enlevant Europa, le Minotaure crétois, le Ba’al-Hammon libyque. Il est le symbole de la puissance expiatoire, dont les cornes rappellent le croissant lunaire. « Toujours le taureau aurait incarné pour l’homme une puissance religieuse spécifique proche du mâle exprimant la force physique et guerrière en même temps que la virilité fécondante[21].» Il faut également rappeler que chez les anciens Grecs, le taureau était l’offrande ordinaire des sacrifices. C’est donc bien un des éléments-clés, lié au mythe de la fondation de Carthage. Il existe également un autre mythe grec : celui de l’enlèvement d’Europe par Zeus, prenant la forme d’un taureau. Europe était la fille d’Agénor, roi de Tyr[22]. « Sous le nom d’Europe, on reconnaît une racine sémitique signifiant ‘l’occident’, tandis que celui de Cadmos désigne ‘l’orient’. » Cadmos était le frère d’Europe, parti à la recherche de sa sœur, et fondateur de la cité grecque de Thèbes (Cadmée).

-[2] Le fil extrait de la peau de bœuf –  apparaît un peu comme étant le pendant du fil d’Ariane, autre exemple de la ruse féminine venant compenser la puissance physique masculine.

-[3] La ruse de la reine Elisha-Didon, reflète donc la force intérieure de la femme. Cette ruse contribue à élaborer un portrait quasi divin d’un personnage de sang royal.

L’évocation de la ruse, mè-tis en grec, n’est pas anodine. Selon Jean-Pierre Vernant[23] c’est une des caractéristiques majeures du héros grec. Dans la mythologie grecque Métis [Μῆτις], est une Océanide, fille du Titan Océan [Ὠκεανός, Océanos] et de la déesse de la mer, Téthis [Τηθύς],  incarnant l’idée de ruse et de sagesse. Quand J-P Vernant évoque l’épisode d’Ulysse et du Cyclope Polyphème, il écrit : « Bien entendu, quand on parle de mètis, on pense aussitôt à Ulysse qui est précisément le héros de la mètis, de la ruse, de la capacité de trouver des issues à l’inextricable, de mentir, de rouler les gens, de leur raconter des balivernes et de se tirer d’affaire au mieux » (p.122).

Dans cette anecdote de l’Odyssée, on perçoit d’autres symboles sous-jacents : l’île, la montagne, la caverne, les animaux (bélier, chèvre, mouton), et surtout l’œil unique du Cyclope / l’œil crevé par Ulysse. Or, par coïncidence, la ruse d’Elisha et celle d’Ulysse appartiennent au mythe de deux navigateurs en quête d’une terre. Il faut peut-être y voir là un lien mythique, découlant des  échanges entre Grecs et Phéniciens.

-[4] L’espace consacré – Le périmètre délimité pourrait sembler anodin si toutefois, on n’en avait pas fait l’analyse suivant. Les éléments du mythe comportent : un pacte, un bœuf, une ruse de femme, un quadrilatère délimité autour d’une colline, un sang royal. Ce sont là, toute une série d’éléments rattachés à la fondation d’une « ville-nouvelle » [Kart-Hadash]. Or dans l’Antiquité, la création d’une cité nécessitait de faire appel à un mythe rattaché à son existence, suivi d’un rite d’offrande aux dieux pour assurer sa protection, et devenir si possible la cité d’élection d’une divinité. Carthage sera tout cela à la fois.

  • Un pacte est donc passé entre les Phéniciens et les Numides.
  • Comme il se doit, en pareille circonstance, on sacrifie un bœuf. (L’image du bœuf / taureau demeure une caractéristique de tous les peuples méditerranéens).
  • Le marché est conclu entre un homme (Hiarbas, le chef numide) et une femme (Élissa, princesse tyrienne). La notion de ruse appartient à Élissa. La peau de bœuf qui devait servir d’espace à la fondation, est découpée dans un fil qui élargit donc le périmètre, sans toutefois renier le pacte ! On peut donc comparer cet aspect du mythe à celui du fil d’Ariane [Ἀριάδνη] aidant Thésée [Θησεύς] à retrouver son chemin dans le labyrinthe après avoir tué le Minotaure. Or Ariane est la fille du roi Minos, lui-même issu de l’union de Zeus et d’Europe, originaire de Phénicie. Pour enlever Europe, Zeus avait pris la forme d’un taureau. Et bien sûr, le Minotaure est un homme à tête de taureau.
  • Le périmètre acquis par la ruse était suffisamment grand pour y bâtir une forteresse. Là encore, il avait la forme d’un carré (symbole terrestre) qui était en phase avec les plans de construction d’une ville antique.

Enfin, une cité appelée à jouer un rôle devait être l’œuvre d’un héros de sang royal. C’était évidemment le cas de la princesse Elisha.

-[5] La colline de Byrsa. L’existence de cette éminence, incluse dans cet espace délimité s’adapte symboliquement au concept du sacré.

-[6] Le personnage de Hiarbas. Il s’agissait du chef numide local, historiquement identifié. Il joue un rôle important dans le mythe de fondation de Qart-Hadash, puisqu’en demandant la main d’´Elisha, il en devient la cause de son immolation par le feu. L’aspect local de cette intervention sera repris dans la troisième partie réservée plus spécifiquement aux Numides.

-[7] Le sacrifice final par le feu. Outre la perception de cette image appartenant aux quatre éléments primordiaux, on peut l’identifier aussi à une fonction sacrée. Le sacrifice divin se fait par l’intermédiaire du feu, lien entre les mortels et les immortels. Ainsi, les Grecs avaient recours à l’incinération, au même titre que les Phéniciens. Le mythe des sacrifices carthaginois, dont celui des nouveau-nés, terribles images parvenues par le biais d’une littérature avide de sensationnel, dont le ‘Salammbô‘ de Gustave Flaubert, n’est plus perçu comme véritablement fondé (réf.’Le Mythe de Tanit‘).

            Tous ces éléments semblent justifier la création d’un mythe de fondation. Cela apparaît donc comme une sorte d’hermétisme sous-jacent, destiné à sceller l’héritage carthaginois dans la sphère du mythe, complément spirituel d’un processus matériel d’édification.

Les deux facettes d’un même miroir sont donc plantées. Car dans la Haute Antiquité, le spirituel était indissociable du temporel. Émerge alors l’idée d’une déesse-Mère incarnée ici-bas par Elisha et de la déesse Tanit, appartenant au monde d’en-haut. Symboliquement, la coupe inférieure du monde terrestre s’emboite dans la voûte supérieure cosmique. La coupe est la moitié d’un cercle dont l’autre moitié est la voûte. Réunies, ces deux moitiés reprennent la forme de l’Œuf cosmique originel. On retrouve ainsi la bivalence du personnage, déjà évoquée. Dans la symbolique, le nombre 2 est féminin. Ève apparaît après Adam. Elisha-Didon n’est-elle pas alors le double terrestre d’une Tanit céleste. Femme et déesse sont des effigies de la fertilité. Elisha plante la graine d’une cité future sous les auspices divins. Le mythe de la fondation de Kart-Hadash sert à asseoir la connexion spirituelle du rite de fondation, marqué ensuite par l’offrande rituelle du bœuf offert aux divinités et partagé par les hommes. Kart-Hadash peut donc maintenant être bâtie. C’est peut-être ici que nait aussi toute la puissance symbolique du signe de Tanit et de son impact historique. En se sacrifiant par le feu, Elisha rejoint Tanit. En sacrifiant sa vie par le feu, Elisha consacre la cité à son peuple qui perpétuera sa mémoire sous l’égide de la déesse-Mère du lieu : Tanit.

            C’est donc ainsi que la vérité historique apparaît au travers de la légende. Le mythe l’enjolive en prenant la forme d’un conte destiné à marquer les esprits, tout en lui ajoutant une dimension religieuse et culturelle, dans le but de  sceller la mémoire collective d’un même peuple.

Christian Sorand

Notes :

[1]   « Didon (Elishat) », Gabriel Camps, Encyclopédie Berbère, Edisud, Aix-en-Provence
[2]   Ibid.
[3]   L’univers, les dieux, les hommes – Récits grecs des origines, J-P. Vernant, Points, Seuil, 1999.
[4]   Qui étaient les Phéniciens ?, Françoise Briquel-Chatonnet, Clio 2016
[5]   Les Phéniciens, Françoise Briquel-Chatonnet & Éric Gubel, Gallimard, 1998, (p.104)
[6]   Les Numides et la civilisation punique, Gabriel Camps, Persée, 1979
[7]   La Symbolique, Olivier Beigbeder, PUF, Que Sais-je ?, 1975, (p.18)
[8]   Ibid.
[9]   Hiarbas, Gabriel Camps, Encyclopédie Berbère, Édisud, Aix-en-Provence, 2011
[10]   La Légende de Carthage, Azedine Beschaouch, Découvertes Gallimard, Archéologie, 1993, ISBN : 2-07-053212-7
[11]   Les Phéniciens, Françoise Briquel-Chatonnet & Éric Gubel, Gallimard, 1998, (p.103)
[12]   Didon (Elishat), Gabriel Camps, Encyclopédie Berbère, Édisud, Aix-en-Provence, 1995
[13]   La Libye antique, Claude Sintès, Découvertes Gallimard, 2004. p.53.
[14]   Les Garamantes, conducteurs de chars et bâtisseurs dans le Fezzan antique, Gabriel Camp, juin 2002, Clio, 2018
[15]   La Libye antique, Claude Sintès, Découvertes Gallimard, 2004.
[16]   UNESCO ; Cité punique d Kerkouane et sa nécropole, https://whc.unesco.org/fr/list/332/
[17]   ‘Mythology – Timeless Tales of Gods and Heroes’, Edith Hamilton, New York, 1999
[18]   The Power of Myths, Joseph Campbell, (p.19)
[19]   Signes, Symboles et Mythes, Luc Benoist, Que sais-je ?, PUF, (p.103)
[20]   Grecs et Libyques, Christian Sorand
[21]    http://www.persee.fr/docAsPDF/assr_0003-9659_1962_num_13_1_2749_t1_0165_0000_1.pdf
[22]   Les Phéniciens, Aux Origines du Liban, pp.19-20.
[23]   L’univers, les dieux, les hommes, J-P Vernant, Seuil 1999

 

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