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La Fibule Amazighe (Habzimth)

ABSTRACT

The Amazigh Fibula
This is an update on a previous study considering the art of making fibulae among the Chaoui Berbers of the Aurès mountains, in northeastern Algeria. There exists two types of fibulae: a circular pattern and a triangular one, by far more common within the Amazigh (‘Berber’) cultures of northern Africa.
By analyzing the origin and the shape of the triangular fibula, it connects it to the Amazigh communities as well as to the other forms of feminine ornaments of the Imazighen (pl. form of Amazigh). Its symbolic value enables us to have a better understanding of these cultures characterized by their constant geometric patterns. These symbolic designs are found in a wide range of other artistic art forms such as rugs, tapestry, wall painting, pottery or even tattoos. At this stage, it is interesting to note that all these art forms belong to the feminine sphere as females hold a powerful influence in keeping the culture alive. If all these art forms are made by women, it is also interesting to notice that jewelry is a male activity made for females. As a matter of fact, in the past, this was a typical Jewish prerogative, knowing that many North-African Jews were and are still from Berber origin. The symbolic linear pattern also belongs culturally to the Tamazight alphabet, where the letter Z [ⵣ] is a widespread symbolic semantic root at the core of the words AmaZigh, ImaZighen, or TamaZight.
The first types of fibulae were found in the Bronze Age but they became a more elaborate art form in the Antiquity. As the Imazighen played a major role in the history of the ancient Mediterranean civilizations (two major Roman emperors were of Berber origin), they inherited the art of making fibulae. This art form has remained intact up to this day until it even became another allegory of the Berber World. It has been culturally adapted and sometimes embellished by external influences like enameling, but all in all it has kept its intrinsic ethnographic value. CS


P
armi les éléments de l’orfèvrerie amazighe, la présence quasi généralisée de la fibule ne cesse d’interpeller.

Il semble que la fibule existe depuis l’époque préhistorique. C’est toutefois dans l’Antiquité qu’elle devient une parure féminine plus élaborée. Le terme vient lui-même du latin ‘fibula‘. Sa fonction principale est avant tout celle de retenir un drapé féminin. Elle est toutefois un élément essentiel de la bijouterie féminine.

Sa constante présence dans la plupart des tribus amazighes a généré le début de ces recherches sur l’orfèvrerie chaouie en particulier. La fibule n’aurait-elle point alors un lien  avec l’Antiquité ? Cette assomption nécessite bien entendu des preuves historiques qui ont besoin d’être répertoriées.

Dans un article paru en 1973, Henriette CAMPS-FABRER du LAPMO d’Aix-en-Provence disait alors que « ces objets […] jouent actuellement un rôle essentiel dans la parure et le vêtement traditionnels de la femme berbère ». Elle posait alors les jalons d’une éventuelle recherche en déterminant trois aires d’études préalables : leur recensement exhaustif, historique et décoratif. C’est à ce troisième domaine que la présente étude s’efforce d’apporter une réponse. « Le troisième objectif serait enfin d’étudier la décoration des fibules et de rechercher une évolution des différents types représentés en Afrique du Nord, en fonction des influences venues de l’extérieur et de la nécessité du port des fibules qu’imposait le costume ».

L’assomption historique serait que le type de fibule en oméga des Imazighen aurait une origine ibérique due à l’occupation berbère andalouse. Cette même théorie s’applique d’ailleurs à l’apport de l’émail caractérisant certaines tribus marocaines ou de Kabylie. Reste à déterminer alors quelle serait l’origine antique de la fibule ibérique en oméga.

Il apparaît une fois de plus que cet ensemble appartient aux cultures méditerranéennes où le peuple Amazigh a joué un rôle plus important qu’on ne l’imagine. Ceci est probablement le fruit d’un manque de connaissances antérieures, souvent en fonction d’une volonté d’oblitération délibérée. Or depuis quelques décennies, on assiste à un véritable renouveau dans le domaine de la recherche consacrée à ceux qu’on appelait les ‘Berbères‘. Ce terme n’a aucune valeur péjorative[1]. Il désignait bien le terme barbaros [βάρϐαρος, ‘étranger’] d’origine grecque qui s’appliquait aux peuples dont on ne comprenait pas la langue. La multiplicité des recherches dans ce domaine laisse la place à un terme plus précis : Amazigh (sg.) / Imazighen (pl.), dont la traduction en tamazight (la langue) signifie « homme libre ».

Une démarche sémantique identique s’applique aux Indiens d’Amérique du Nord. Les Américains les ont longtemps qualifiés de ‘Peaux Rouges’ (Redskins) pour la simple raison qu’ils avaient l’habitude de se peindre le corps en rouge avant de partir en guerre. L’ethnologie a préféré utiliser le terme d’Amérindiens.

Cette digression socio-lexicale permet donc de situer l’évolution des recherches dans le domaine amazigh. La linguistique demeure l’une des sciences humaines contemporaines qui a permis d’avancer dans la connaissance des origines de l’Afrique du Nord.

Par sa généralisation, la fibule reste en effet une caractéristique de l’art amazigh. « Qu’elles proviennent de Tunisie, d’Algérie orientale, de Grande ou Petite Kabylie, de l’Aurès, du M’zab, d’Algérie occidentale ou du Maroc, les fibules berbères actuelles peuvent être très variées dans leurs formes, leurs techniques de fabrication, leurs motifs, mais leur mode de fixation est immuable ». (Henriette Faber-Camps, section ‘Fibule’ de l’Encyclopédie berbère[2]). Tant et si bien qu’elle en est devenue une allégorie du peuple amazigh.

Il n’en demeure pas moins qu’il est nécessaire d’essayer de réfléchir sur le sens profond de sa forme et de ses éléments décoratifs. Ce stade nous conduit donc à une étude symbolique observée dans toutes les autres formes créatives de l’art maghrébin originel. Des recherches déjà effectuées sur la symbolique du tapis marocain, sur le tatouage des femmes ou les éléments décoratifs de l’art kabyle viendront utilement illustrer et compléter cette démarche.

On observe donc que la fibule amazighe apparaît sous deux formes :

-la fibule circulaire [Tabzimt]

-la fibule en oméga [Ω]

Dans une première étude consacrée à la fibule chaouie de l’Aurès[3], nous avions déjà évoqué son aspect symbolique. Toutefois, il s’avère que d’autres précisions peuvent être aujourd’hui apportées à ce domaine de réflexion.

La fibule aurésienne privilégie la forme circulaire, comme c’est aussi le cas dans le sud tunisien. De fait, on peut considérer la région frontalière de Tameghza[4] comme étant un prolongement géologique du massif des Aurès.

Or, un grand nombre d’autres fibules en oméga d’Afrique du Nord adoptent une forme triangulaire. Il s’agit donc ici de réactualiser l’analyse de la fibule en oméga afin d’émettre des hypothèses à partir des acquis symboliques universels utilisés en ethnologie et appliqués aux recherches consacrées à l’orfèvrerie amazighe.

Ces remarques permettront vraisemblablement de poser des jalons fondamentaux pour permettre un décryptage d’autres modèles de fibules nord-africaines.

Les observations portées sur la fibule en oméga font apparaître les éléments suivants relatifs à la décoration géométrique habituelle :

-le trait symbolisant l’axe du monde,

-le triangle ou le cercle faisant office de corps,

-l’utilisation du point délimitant l’espace et évoquant le chiffre par un usage établi.

Le chiffre demeure une clé majeure. Dans son unité [1], la fibule est un élément décoratif se portant en paire [2]. La fibule en oméga a trois éléments distincts : un aiguillon central, une structure principale et un anneau en oméga, justifiant son appellation[5]. Si maintenant, on considère la forme triangulaire (une constante de l’art amazigh), on retrouve le chiffre 3 caractérisant ce type de fibule. Sur un plan de la symbolique du chiffre, on obtient donc le schéma suivant :

1 → 2 → 3

Les trois parties de la fibule en oméga se décomposent donc de la sorte :

  1. Un aiguillon central afin d’agrafer les deux parties d’un drapé féminin. Cet aiguillon peut être appréhendé comme étant un trait vertical représentant l’axe du monde terrestre dans son positionnement nord-sud. Cette épingle ou cet axe comporte un anneau en oméga [Ω] qui qualifie ce type de fibule. À titre de rappel indicatif l’alpha [Álpha] est la première lettre de l’alphabet grec dérivé du phénicien [Aleph], mais aussi de l’hébraïque [Alef] et de l’arabe [Alif], alors que l’oméga est la vingt-quatrième et dernière lettre du même alphabet grec. Il provient également de la lettre [O] dans l’alphabet phénicien comportant vingt-deux graphèmes. L’idéogramme O (seizième de cet alphabet) transcrit le terme ‘ayin‘ (l’œil). Or le phénicien est une langue sémitique au même titre que l’hébreu et l’arabe. Il se trouve que le mot ayin, signifiant ‘la source’ ou ‘l’œil, est une lettre commune aux alphabets hébreu et arabe. Par ailleurs, dans la liste des quatre symboles universels étudiés en l’occurrence par l’ethnologie, le cercle est le deuxième symbole après celui du point. C’est une extension du point et il représente le cosmos [κόσμος], c’est à dire l’univers. On peut aussi rapprocher l’oméga, sorte de cercle ouvert de deux autres parures féminines amazighes : la grande boucle d’oreille de l’Aurès ou bien encore le lourd anneau de pied se terminant avec des têtes de serpent. Ce dernier exemple de l’orfèvrerie amazighe rappelle le symbolisme du serpent Ouroboros[6] [οὐροϐóρος], « se mordant la queue » (oura, queue + boros, vorace) image de la continuité du temps et de la vie. La boucle d’oreille et l’anneau de pied, comme la fibule, se portent par paires : 1 → 2

L’aiguillon/axe du monde s’associe à l’univers pour symboliser la pérennité du temps. Le 1 engendre le 2, à l’image du mythe d’Adam et d’Ève, où le UN a engendré le DEUX, qui enfantera ensuite le TROIS.

  1. Le corps triangulaire de la fibule en oméga affiche la décoration principale. L’objet de la décoration peut être soit réduit à sa plus simple expression, soit être un travail d’orfèvrerie plus élaboré. La tradition implique une géométrie des lignes qu’il convient d’analyser.

Tout d’abord, l’utilisation du triangle fait appel au chiffre 3. Selon le critère énoncé  précédemment, on obtient donc la figure suivante : 1 → 2 → 3

L’image du triangle peut ensuite symboliser différents principes selon son positionnement.

La pointe tournée vers le haut représente le feu, le pouvoir ou le principe mâle.

Le triangle inversé indique le principe féminin, celui de la fécondité, de la naissance et de l’instabilité. Or il est important d’observer que c’est celui de la fibule qui se porte avec l’aiguillon tourné vers le haut, affichant donc un triangle inversé, car c’est un objet destiné à la parure féminine. En tant qu’objet unique [1], celle en oméga comporte trois éléments. Le plus souvent, elle s’utilise avec une seconde fibule [2]. L’anneau final permet    de relier les deux avec une chaînette [3].

On peut donc interpréter le port de la fibule en oméga comme étant une effigie de la femme/fibule [1] qui en s’accouplant à l’homme [2] par la chaîne du mariage [3] sera fécondée en apportant la naissance nécessaire à la survie et à la pérennité du groupe [l’anneau]. Car la figure maternelle demeure l’axe du peuple amazigh, l’unique porteuse de toutes les traditions du clan.
  1. Il reste tout de même un élément décoratif à évoquer : celui du point

On observe très souvent que le point se situe sur la partie triangulaire de la fibule en oméga. Il est relié à d’autres pour former des alignements géométriques souvent en forme de croix [+] ou [X]. Il est donc associé au chiffre pouvant être soit  4 ou 5. Le symbole universel du point représente le germe initial, celui qui engendre les trois autres symboles universels que sont le cercle, le carré et la croix. Parfois ce point peut apparaître sous la forme d’une incrustation rouge faite soit de corail, soit de verroterie. Le rouge est la couleur du sang, c’est à dire de la vie, soulignant ainsi la valeur de la semence.

Si l’originalité de la fibule de type chaoui est une composante essentielle de l’orfèvrerie de l’Aurès, il a semblé opportun de compléter la première étude[7] par une approche plus spécifiquement symbolique. Ceci permet de mieux cerner les deux formes existantes de fibules : la circulaire [tabzimt] ou la triangulaire [adwir]. Il paraît intéressant aussi d’étendre le champ du particularisme aurésien à celui plus vaste du monde amazigh allant des Guanches des Canaries à l’oasis égyptien de Siwa. À ce sujet, il serait d’ailleurs utile et instructif d’étudier des fibules originaires du Fezzan en Libye ou de Siwa en Égypte. Celles du Maroc ou de Tunisie sont déjà bien connues. L’image de la fibule triangulaire a été véhiculée par les Touareg [sg. Targui(e)] jusque chez les Dogons du Mali où l’on trouve d’ailleurs une image identique du Z amazigh sur le faîtier d’un masque de cérémonie. Historiquement et culturellement, on voit bien qu’il s’agit d’un lien majeur reliant le bassin méditerranéen à l’Afrique subsaharienne.

Par ailleurs, les composantes symboliques de la fibule en oméga corroborent ses attaches au monde antique méditerranéen. En évoquant les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, ou encore le Christianisme romain, on plonge de plain-pied dans toute l’histoire antique de l’Afrique du Nord. À ce propos, on pourrait ajouter que le mythe du serpent Ourobouros, d’après le dictionnaire des symboles, aurait été un emprunt grec venant d’Egypte. « L’Ouroboros est l’emblème de l’éternel retour et du caractère cyclique du temps. Son symbolisme rejoint celui du phénix qui renaît constamment de ses cendres.  Il est un symbole très ancien, attesté en Mésopotamie, en Egypte, en Europe, en extrême Orient.[8] » Ce concept de continuité de la vie, de la totalité de l’univers se retrouve dans tout l’Orient. À titre d’exemple, c’est l’image cyclique de la roue hindoue.

La fibule est vraisemblablement née à l’âge du Bronze, mais l’Antiquité méditerranéenne lui a donné sa marque de noblesse. Devenue un emblème des Imazighen, elle demeure un vivant exemple de continuité colporté justement par le monde amazigh, héritier des civilisations antiques.

Les éléments symboliques de la fibule en oméga triangulaire

 

1 L’épingle de la fibule représente l’axe du monde, porteur du chiffre 1.
2
Ω
L’anneau de l’épingle n’est pas un cercle fermé. Il est ouvert sur les cotés et rappelle les chevillères, autres caractéristique de la bijouterie féminine amazighe. Rappelant ainsi la lettre grecque oméga Ω , il caractérise ce type de fibule dite en oméga.

On peut le comparer à l’Ouroboros – le serpent qui se mord la queue – symbole du cycle du temps.

3

 

Le triangle évoque une trilogie.

Le triangle inversé, symbole de l’eau, est le principe féminin. A noter qu’il s’agit toujours de la partie centrale la plus visible de la fibule, parure féminine.

En s’opposant bout à bout, à la manière du sablier, la figure symbolise l’union et évoque le chiffre 4 en prenant la forme du carré. A remarquer malgré tout que le corps féminin du triangle constitue l’élément le plus important.

3-bis  ο Le point est le premier des quatre symboles primordiaux universels.

Il représente la semence génératrice de vie.

Il est parfois de couleur rouge, attestant de manière plus significative du sang vital qui coule dans les veines humaines.

 

Christian Sorand

Références bibliographiques :

BENFOUGHAL, Tatiana – Bijoux de l’Aurès, Persée,

Camps-Fabrer Henriette Year 1994 Volume 72 Issue 1 pp. 121-123

CAMPS-FABRER, Henriette – L’origine des fibules berbères d’Afrique du Nord [article], Persée, 1973 : http://www.persee.fr/doc/remmm_0035-1474_1973_num_13_1_1205

CAMPS-FABRER, Henriette – Fibule, Encyclopédie berbère, ISSN électronique 2262-7197 :

  1. CAMPS-FABRER, « Fibule », in Encyclopédie berbère, 18 | Escargotière – Figuig [En ligne], mis en ligne le 01 juin 2011, consulté le 24 janvier 2017. URL : https://encyclopedieberbere.revues.org/2050

DUBUISSON, Michel – Barbares et barbarie dans le monde gréco-romain [article], Persée, L’antiquité classique, 2001, Volume 70, Issue 1, pp.1-16 : http://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_2001_num_70_1_2448

Dictionnaire des symboles – le symbolisme de l’Ouroboros: http://www.dictionnairedessymboles.fr/article-le-symbolisme-de-l-ouroboros-117703494.html

SORAND, Christian – La fibule berbère : le type chaoui [article], AWAL Nº3, Paris, 1987 et INUMIDEN, 24-06-2016 : http://www.inumiden.com/la-fibule-berbere-le-type-chaoui/

[1]    Michel Dubuisson, Persée, 2001 : http://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_2001_num_70_1_2448

[2]    Henriette Faber-Camps, Encyclopédie berbère 18 : https://encyclopedieberbere.revues.org/2050

[3]    Christian Sorand, AWAL nº3, Paris, 1987 : http://www.inumiden.com/la-fibule-berbere-le-type-chaoui/

[4]    Tamerza ou Tameghza (gouvernorat de Tozeur) en Tunisie saharienne.

[5]    Lire en référence la planche annexe soulignant les différents éléments de la fibule triangulaire.

[6]    Le symbolisme de l’ouroboros : http://www.dictionnairedessymboles.fr/article-le-symbolisme-de-l-ouroboros-117703494.html

[7]    http://www.inumiden.com/la-fibule-berbere-le-type-chaoui/

[8]            http://www.dictionnairedessymboles.fr/article-le-symbolisme-de-l-ouroboros-117703494.html

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